
Par: Marco BARATTO

L’entrée du Somaliland au Board of Peace – passée presque inaperçue aux yeux des observateurs internationaux – constitue un signal politique loin d’être anodin. Il ne s’agit ni d’un simple geste technique ni d’un symbole creux, mais bien d’un indicateur clair des mutations en cours de la géographie politique mondiale, souvent invisibles pour l’opinion publique occidentale. Plus encore, cet événement renvoie à deux trajectoires historiques parallèles, celles du Somaliland et de la Kabylie, trop souvent réduites, confondues ou volontairement marginalisées.
Le Somaliland n’est ni une sécession improvisée ni une entité née du chaos somalien. Il correspond historiquement et juridiquement à l’ancienne Somalie britannique. De 1884 au 26 juin 1960, il fut une colonie de l’Empire britannique dotée de frontières, d’une administration et d’une identité propres. À cette date, il accéda à l’indépendance en tant qu’État du Somaliland, reconnu par plusieurs pays. Ce n’est que le 1er juillet 1960 qu’il choisit volontairement de s’unir à l’ancienne Somalie italienne pour former la République somalienne.
Ce point est fondamental et trop souvent occulté : l’union fut volontaire. Or, ce qui est volontaire est, par définition juridique et politique, réversible. Il ne s’agissait pas d’une décolonisation unitaire, mais de la fusion de deux entités coloniales distinctes, aux trajectoires institutionnelles différentes. Le Somaliland ne peut donc être réduit à une simple « région rebelle » de la Somalie.
Aujourd’hui, le Somaliland est un État de facto : stable, doté d’institutions fonctionnelles, d’élections régulières, d’une sécurité intérieure effective et d’une diplomatie cohérente, notamment sous la présidence de Muse Bihi Abdi. Bien qu’il ne soit formellement reconnu que par un seul État membre de l’ONU, il entretient des relations politiques informelles avec de nombreux pays et avec l’Union européenne. Les missions diplomatiques européennes à Hargeisa témoignent d’un processus de reconnaissance de facto croissant, même s’il demeure politiquement assumé avec prudence, voire hypocrisie.
Le cas du Somaliland ne doit pas être confondu avec celui de Taïwan. Les deux situations sont fondamentalement différentes. Le Somaliland ne résulte pas d’une guerre civile interne à un État unitaire, mais d’une décolonisation distincte suivie d’une union volontaire qui a échoué. La comparaison la plus pertinente n’est pas Taïwan, mais bien la Kabylie.
La Kabylie présente en effet une trajectoire étonnamment parallèle. Après la prise d’Alger en 1830, la région kabyle résista longuement à la conquête française, ne tombant qu’en 1857, alors que le reste de l’Algérie était déjà largement soumis. Cette résistance fut incarnée par une figure emblématique, Lalla Fadhma n’Soumer, symbole d’une conscience politique et culturelle profondément enracinée.
En 1871, la Kabylie joua un rôle central dans la grande insurrection contre la domination coloniale française, profitant de l’affaiblissement de Paris après la guerre franco-prussienne. La répression fut d’une extrême violence : confiscation massive des terres, destruction des élites locales, imposition de nouvelles classes dirigeantes. Plus tard, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les révoltes dans l’Aurès furent également écrasées par des exécutions de masse et la destruction de villages entiers.
Comme le Somaliland, la Kabylie fut une nation historique dotée de sa propre identité, ensuite absorbée dans un projet étatique centralisateur qui n’a jamais véritablement reconnu sa spécificité politique et culturelle. Dans les deux cas, il s’agit de nations souveraines dans les faits, puis intégrées dans des États plus vastes qui ont cherché à effacer ou à neutraliser leur autonomie.
Les analogies sont également géopolitiques. La stabilité du Somaliland contraste avec l’instabilité chronique de la Somalie ; la vitalité culturelle et politique de la Kabylie contraste avec le centralisme autoritaire algérien. Dans les deux situations, la communauté internationale privilégie le statu quo, même lorsqu’il est manifestement dysfonctionnel, par crainte d’ouvrir la « boîte de Pandore » des revendications nationales.
Or, la géographie politique mondiale est en pleine mutation. L’adhésion progressive du Somaliland à des instances internationales, même encore marginales, montre que le dogme de l’intangibilité des frontières post-coloniales commence à se fissurer. Dans ce contexte, si aucune autonomie réelle, crédible et substantielle n’est accordée à la Kabylie, il n’est nullement impensable que celle-ci puisse, à son tour, revendiquer une reconnaissance internationale comparable, y compris une demande d’intégration au Board of Peace, sur la base de critères politiques et historiques analogues à ceux du Somaliland.
Cette hypothèse est d’autant plus pertinente dans une année comme celle-ci, marquée par le renouvellement du Parlement algérien. Les échéances électorales rendent visibles les limites du système centralisé et accentuent les tensions entre le pouvoir central et les régions à forte identité politique. Refuser d’ouvrir un véritable débat sur l’autonomie kabyle, tout en réprimant ou marginalisant ses revendications, ne fait que renforcer leur légitimité sur la scène internationale.
Ignorer ces réalités ne les fera pas disparaître. Au contraire, cela risque de transformer des revendications politiques légitimes en conflits latents. Le Somaliland et la Kabylie ne sont pas des anomalies de l’histoire, mais des révélateurs d’un monde post-colonial qui n’a jamais réellement réglé ses contradictions. Continuer à prétendre qu’ils n’existent pas revient simplement à repousser une confrontation inévitable. Et lorsque celle-ci surviendra, elle ne demandera pas la permission.