Vous avez dit « intellectuels » ? (Par Driss Korchi, écrivain)


Parmi les termes les plus à même de susciter beaucoup de bruit, (pour ne pas dire mots, du moment qu’un terme est définitif et décrit la finitude d’un état), il y a « intellectuel » aussi légendaire que profond. Un terme vague et qui peut certes phagocyter tout autour. Intellectuel est un terme noble et ce n’est pas donné à n’importe qui d’avoir accès à son domaine ; et toute écriture superficielle, dont les lignes ne sont pas jalonnées par ses lettres dorées, est vouée au mépris et à la méprise. On ne va évidemment pas plonger dans l’histoire et contourner l’intellect et ses disciples les plus inspirés.

Dans une rencontre littéraire, j’ai été charmé par le débat sur les intellectuels marocains, mais scandalisé par un qualificatif dépréciatif « mauvais », pour certains. Depuis, je me suis attelé à une réflexion appuyée par une petite recherche sur ce terme vague et déroutant. Il va sans dire qu’on n’est pas jusqu’à imaginer cet intellectuel comme un bouddha qui va tout jeter derrière son dos et descendre voir le rebus de la société, partager les souffrances et les préoccupations journalières, ni non plus qualifier les intellectuels comme des insectuels, d’après Driss Chraîbi. Même si ce romancier sage et révolté avait ses raisons pour faire cette sortie rocambolesque. Tiraillé qu’il était entre la folie et la sagesse comme un Moha benjallounien, il a maintes fois tiré la gueule. Quoique cela déclenche une autre problématique, celle de ces intellectuels qui réagissent à distance ou depuis leurs tours d’ivoire, faute de pouvoir partager le même spatiotemporel intellectuel et réel.

Toutefois, on prend parfois l’intellectuel marocain pour démissionnaire, ou encore pour vitrine démocratique. On oublie par conséquent que le temps des intellectuels honnêtes est révolu. Honnêtes ou humanistes sans boursoufflures ni flatterie. Malheureusement,  le mot « ambitieux » prend place sans coup férir dans cette lutte forcenée, ce qui fait de l’intellect une calebasse où circule le vent fantasque et vantard de l’utilitarisme. On ne résiste pas toujours devant le scintillement ; mais tout ce qui brille n’est pas or. D’aucuns pensent qu’on vit avec de faux intellectuels. Comme des comparses ou doubleurs, ils sont là à s’agiter sans cogiter et brandissent des slogans importés qui souvent sont incompatibles avec la couleur locale. Des slogans qui sont ou trop conciliants ou trop compromettants. On abuse jusqu’au vomi de ces slogans-là comme une malédiction que toutes les prières ne peuvent pas lever.

Est-ce qu’on vit une crise d’intellectuels au Maroc ? Evidemment que oui. En revanche, on ne va pas qualifier les intellectuels de mauvais, même si on pointe du doigt quelques uns, mais plutôt d’intellectuels désengagés, désintéressés au tumulte de la vie quotidienne. Un intellectuel se doit de fouler les chemins de l’indiscipline, de la révolte fructueuse et pas destructrice et sortir de sa peau scellée par un snobisme ambiant. Aller de l’avant comme une parole vivante et non moisir dans une zone de confort. Descendre voir la réalité et permettre cette fusion entre le terme et sa signifiance. Par conséquent, on s’éloigne sans mélancolie ni remords aux temps de Sartre, Michel Foucault, Deleuze et bien d’autres. Selon Sartre, un intellectuel est  une personne capable de tout dire et de se mêler de ce qui ne le regarde pas. Alors que chez nous, on succombe sous une sollicitude chaleureuse ou une charmante prérogative. On n’est pas de mauvais intellectuels ; mais des intellectuels malhonnêtes ou insouciants dont certains ont vendu leurs intellects ou encore des intellectuels avec des œillères exotiques.