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	<title>récit &#8211; Le collimateur</title>
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	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
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	<title>récit &#8211; Le collimateur</title>
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	<item>
		<title>« La colline verte », l’écriture et la mémoire</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/67943</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Brahim Zarkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 08 Jan 2022 17:17:51 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[Le K de le dire]]></category>
		<category><![CDATA[analyse]]></category>
		<category><![CDATA[Colline verte]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
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					<description><![CDATA[Il faut de temps en temps sortir pour pointer le nez ailleurs. Quitter ces chemins bien tracés car la surprise peut être au rendez-vous. Nous avons l’habitude de suivre l’actualité, ce qui nous cantonne dans un contexte bien précis favorisant le conditionnement de notre regard. Ce n’est qu’une fenêtre alors que le monde est très &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="p2"><span class="s1">Il faut de temps en temps sortir pour pointer le nez ailleurs. Quitter ces chemins bien tracés car la surprise peut être au rendez-vous. Nous avons l’habitude de suivre l’actualité, ce qui nous cantonne dans un contexte bien précis favorisant le conditionnement de notre regard. Ce n’est qu’une fenêtre alors que le monde est très vaste à le cadrer ainsi. </span></p>
<p class="p2"><span class="s1">Ce préambule n’est qu’un prétexte pour aborder un livre qui sort du circuit préétabli des livres au Maroc. Nous oublions toujours que le monde des livres ne doit pas être exclusivement appréhendé sous l’angle de la doxa de l’édition. </span></p>
<p class="p2"><span class="s1">Certes, les maisons d’édition assurent un marché de livres qui jouissent d’une approbation d’une haute autorité intellectuelle. Cependant,<span class="Apple-converted-space">  </span>il y un autre circuit des livres animé par ce qu’on appelle « les mordus » de l’écriture. Un autre marché où on peut dénicher quelques livres pouvant nous convaincre à passer un moment de lecture exceptionnelle. C’est le cas de « <b>La colline verte »</b>, </span><span class="s2"><b><i>Info-Print 2021</i></b></span><span class="s1">, un recueil d’histoires courtes d’Abdeslam Laaouine. Un fervent lecteur et cinéphile, qui a choisi après avoir eu sa retraite dans le domaine de la médecine en France, de rejoindre la terre des ses aïeuls. Bâtir une maison en plein cœur du désert de la région de Draa. Dans ce lieu de silence et de solitude, là où le vent est libre de circuler sans entrave, l’écriture est venue frapper à sa porte. </span></p>
<p class="p2"><span class="s1">Dès la première page, il est clair qu’il y a une forte présence d’un lecteur bien précis dans la tête de l’écrivain. C’est pour cela qu’il a fait recours à un avertissement, qui consiste à préciser le genre littéraire, que l’auteur a voulu mettre en place comme un contrat à signer avec le lecteur. Comme il le dit: « <i>Dans ce recueil de récits courts, je raconte des histoires ou des faits inspirés d’une certaine réalité et des faits imaginaires »</i>.</span></p>
<p class="p2"><span class="s1">A la lecture de ces récits, on est devant un roman avorté et fragmenté. Car il y a un fil conducteur qui relie tout ces récits et qui échappe à l’auteur. L’écriture est espiègle et peut nous jouer des tours. Ce lien est le narrateur par excellence qui a porté jusqu’à la fin le fardeau du tissage de ces histoires. Il est devenu ce personnage témoin de la vie des autres et cet observateur de la nature. Il a su installer un rythme et amener le lecteur à passer d’un état à un autre, d’un récit-chapitre à l’autre entre expérience naturelle et humaine. Il y a des récits-chapitres qui ont instauré un moment de respiration, comme le « plan de coupe » dans le montage cinématographique. Sauf que le « plan de coupe » dans le cinéma est très court alors que les récits relatifs à la description prennent plus de temps. </span></p>
<p class="p2"><span class="s1">« La colline verte » est le titre de cet ouvrage mais il est aussi le socle d’une<span class="Apple-converted-space">  </span>poésie verte dans un monde désertique. C’est un havre de vie qui devient « <i>une drogue dure, et la nature est un aphrodisiaque »</i>, page 51. C’est l’histoire d’un voyage qui traverse le temps de plusieurs générations qui ont vécu dans ce Maroc du siècle dernier. L’histoire de ces gens qui ont marqué par leur singularité qui peut échapper à notre regard. Mais l’écrivain est là pour retenir l’éphémère et lui faire barrage.</span></p>
<p class="p2"><span class="s1">Le livre d’Abdeslam Laouine nous rappelle à quel point l’oubli est dévastateur. C’est pour cela que cet engagement dans l’aventure de l’écriture est un combat incessant et un acte majeur pour graver les noms des êtres &#8211; avec qui on a partagé une tranche de vie-dans le marbre de la mémoire.</span></p>
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			</item>
		<item>
		<title>RÉCIT. LA CHOSE ÉTENDUE (SUITE ET FIN)</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/22548</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 15 Aug 2020 11:39:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[la chose étendue]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
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					<description><![CDATA[Ma voix se manifestait par une intonation bizarre et craintive: — « Hé ! Mahmoud, viens voir&#8230; » Celui-ci, occupé à tenter de tirer le maximum qu’il pouvait du mince mégot monté sur le rameau, ne m’entendit qu’au deuxième appel. A l’intonation de ma voie affaiblie, il sentit le désarroi, la confusion dans laquelle j’étais. Il comprit &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Ma voix se manifestait par une intonation bizarre et craintive:</p>
<p>— « Hé ! Mahmoud, viens voir&#8230; »</p>
<p>Celui-ci, occupé à tenter de tirer le maximum qu’il pouvait du mince mégot monté sur le rameau, ne m’entendit qu’au deuxième appel. A l’intonation de ma voie affaiblie, il sentit le désarroi, la confusion dans laquelle j’étais. Il comprit que quelque chose d’anormal me tourmentait. Et au lieu d’accourir à mon secours, il se contenta de me demander de revenir vers lui. Ce fut comme une bouée de secours qu’il m’envoya et je ne manquai pas de la saisir avec soulagement de pouvoir me tirer d’affaire sans trop de ridicule au front. Dès qu’il me vit faire à peu près la moitié de la distance qui nous séparait, il s’avança de quelques pas et me demanda de préciser mes propos et d’expliquer l’émotion qui m’agitait.</p>
<p>Cette nuit, la peur s’était transmise entre nous comme l’étaient nos sentiments amicaux. Elle était partagée entre nous, comme il nous arrivait de partager la même cigarette, le même repas, et bien d’autres choses qui nous réunissaient. Il s’approcha le plus possible de moi, comme si j’allais lui confier un grand secret, pour mieux m’entendre lui expliquer ce qui me mettait dans cette situation de trouble. Il m’entendit débiter d’une voix où se mêlait l’engourdissement que provoquent la peur et mon cramponnement désespéré aux dernières illusions de ma fierté. Mes phrases furent courtes, hachurées et surtout traduisaient la panique qui s’était emparée de moi:</p>
<p>— « Quelque chose là-bas&#8230; Je ne sais pas ce que c’est&#8230; Viens voir cette chose étendue là- bas couverte d’un blanc, on dirait un drap&#8230; Viens ! Viens ! C’est juste là&#8230; ».</p>
<p>Ma propre peur ne m’empêcha pas de sentir la frayeur qui s’empara de mon ami. Il tendit sa main, agrippa mon bras et essaya de me pousser sur le chemin inverse de celui qui menait à la chose. Il voulait que nous nous éloignions et vite fait:</p>
<p>« Viens ! On s’en fiche, me dit-il, de ce qu’est cette chose&#8230; On rentre, il se fait tard ».</p>
<p>Tant de choses entendues des années durant et qui étaient le produit d’une superstition enracinée dans la représentation collective du monde, se mêlèrent à la peur instinctive pour dissuader Mahmoud de faire ne serait-ce qu’un pas de plus en direction de la chose étendue, que j’insistai de lui montrer d’une main, dont je me forçais de limiter le tremblement. Il voulait que cette chose mystérieuse le reste. Il lui était égal de ne pas comprendre pourvu qu’il reste hors du danger. Le risque, il n’en voulait pas même pour un égo exalté par le sentiment et la démonstration d’une attitude courageuse. Dans nos nombreuses discussions le vieux adage « si tu ne veux pas être mordu par la vipère, ne glisse pas ta main dans son nid », le répétait-il inlassablement pour dire qu’il ne faut pas tenter le diable.</p>
<p>A contrario, sa peur réveilla le peu de courage qui subsistait au fond de moi. L’esprit de contradiction qui me caractérisait se ranima. Quand il me pressa de quitter les lieux, piqué au vif de ma fierté, je me rebiffai. Un calme relatif me gagna. Puisant mes dernières ressources de courage et de confiance en moi, afin d’éviter qu’une attitude de couard me poursuive longtemps, je m’enhardis à vouloir quelque fût le prix à dévoiler le mystère. Ma raison reconquérait lentement du terrain et l’assurance poignait dans mon cœur. Hardiment je lui enjoignis : « Allons voir de près de quoi il retourne ! Si tu refuses, le sommai-je, moi j’y vais ». Tant j’insistais, tant il s’enfonçait dans sa stupéfaction et persistait dans son refus. En réalité, c’était mon tempérament fougueux, des fois jusqu’à l’absurde qui me poussa à puiser dans la peur de mon ami le courage nécessaire pour braver la chose étendue. Qu’advienne que pourra !</p>
<p>Beaucoup de fierté récupérée et le souci de réussir une sortie honorable, mêlés à une once de peur provoquèrent en moi une montée de bravoure pour vouloir sortir la tête haute de cette épreuve. Avant de me hasarder la conquête de la chose mystérieuse, j’allongeai du mieux que je pouvais mon buste, en gardant les yeux fixés sur la chose étendue pour détecter tout éventuel mouvement suspect ou susceptible de m’éclairer dans ma décision que je ne semblai pas avoir résolument arrêtée. Dans ce temps, je fus tiraillé entre courage et couardise, entre le renoncement et l’envie de comprendre et surtout de faire subir le moins possible de dégâts affectifs au cours de cette aventure nocturne. Dans une ultime tentative je relançai indirectement mon ami : « J’y vais voir ce qu’est cette chose, tu viens ? ». En guise de réponse, il essaya de me pousser en m’assénant cette vérité « Viens ! On rentre ! Et puis en quoi cela t’avancerait de comprendre ce qu’est cette chose ? ». Je renâclai devant son insistance comme un âne fort têtu de sa nature.</p>
<p>J’aurais aimé que Mahmoud obtempère à ma requête, ce qui m’aurait affermi, augmenté mon courage et surtout parce que, à mon sens, à deux nous aurions plus facilement affronté le danger. Curieusement, ces circonstances furent également l’occasion pour moi de découvrir manifestement le contraste qui m’habitait. En effet, j’aurais aimé que mon ami insistât plus fort qu’il ne l’avait fait, ce qui m’aurait offert un précieux prétexte de renoncer à mon entêtement et me ranger à sa décision. Ainsi, le dilemme aurait été tranché en faveur de mon ego, du moins auprès de lui et des autres qui auraient pris connaissance de l’histoire. A vrai dire, au fond de moi-même, la balance entre les deux termes de l’équation penchait beaucoup plus vers la prudence que vers la hardiesse. Mahmoud n’insista pas et je vis mon propre piège se refermer sur moi. Toute issue permettant le recul était condamnée. Il ne me restait d’autre choix que d’affronter le danger et d’avancer fermement vers la chose étendue. Mis au pied du mur, mon ego s’exalta et je remémorai quand je pérorais à propos de la rationalité de tout phénomène sur terre et que le monde de l’invisible est une pure invention des esprits malades de la superstition et de la mythologie primitive. Quand je clamai que tout est explicable et nul mystère n’existe sur terre.</p>
<p>Il faut porter à l’actif de la peur le bénéfice qu’elle ne soit pas fatalement source de découragement. Il arrive qu’elle contrarie sa nature et produit de la bravoure. C’est ce qui m’arriva. J’obéis à l’appel de mon ego et je fonçai tête baissée, éperdument vers la chose étendue. Je n’écoutai plus mon cœur qui battait la chamade.</p>
<p>Quand je fus à moins de deux mètres de la chose, je découvris le pot aux roses. Je constatai que la nature peut bluffer même l’homme qui se prend pour son dominateur incontestable. Je découvris que la chose étendue qui nous avait remués, terrifiés, bouleversés et surtout qui avait mis à mal toutes mes représentations du monde terrestre, n’était purement et simplement qu’un morceau de matière plastique que le vent avait entraîné depuis on ne sait quel coin et qui était resté figé accroché à un petit arbuste épineux. Un concours de circonstances achevé s’arrangea: la peur, les trois cimetières à quelques dizaines de mètres en contrebas, la rumeur qui courut, dans les rues du quartier à proximité, à propos d’une créature qui se délecterait du déterrement des morts, la lumière argentée que diffusait la pleine lune, inondant tout le paysage, et qui rendait immaculé le morceau de plastique allongé et dont la couleur tirait sur le blanc. Il ne manquait plus que le subconscient qui se fut mobilisé pour lui donner une crédibilité pseudo-historique. Une illusion d’optique me fit percevoir en cette chose étendue un cadavre enveloppé dans un linceul blanc. Furieux mais surtout fier de moi-même, je jubilais, exultais d’avoir percé le mystère qui me mit à rude épreuve, d’avoir démasqué l’artifice. Vociférant, je mis un coup de pied dans le plastique qui vola quelques mètres devant moi. Ainsi, j’ai exprimé, farouchement, ma victoire. Mais celle-ci ne fut complète que lorsque je pris Mahmoud comme témoin de mon héroïque exploit et de la validité de mes idées. Mon attitude était franchement teintée de suffisance, j’avais même un peu fanfaronné. Son silence me donnait raison et je m’en contentais.</p>
<p>Le combat intérieur qui s’était engagé entre le sentiment de peur qui me tordait le cœur et les manifestations de mon ego qui se faisaient pressantes, s’est terminé par la victoire de ce dernier. Cette aventure fut le meilleur test pour mes croyances et surtout pour ma petite personnalité. Je voulais m’élever au dessus de la peur et je découvris qu’elle est inhérente au fonctionnement normal de l’homme. Je compris qu’elle était notre compagne, comme le sont d’autres états affectifs, dans la vie des hommes.</p>
<p>En effet, avoir peur est un état affectif produit par un sentiment de l’imminence d’un mal. Dans ce cas, le mal n’est pas réel, il est simplement le produit de notre conscience, il est donc subjectif. C’est notre subconscient qui entreprend un travail de relation entre ce qui nous paraît à un moment donné, sous l’effet d’un concours de circonstances comme une perception réelle et des situations passées réelles ou reçues comme telles. De sorte que quand j’ai vu le morceau de plastique allongé sur le sol, ma mémoire me restitua quantité de situations, que mon esprit sous l’effet de la peur de l’inconnu analysa en les mettant en relation les unes avec les autres et avec l’endroit où se trouvait la chose.</p>
<p>Ainsi, la non compréhension d’une situation ou d’un phénomène convoque les souvenirs et sollicite la mémoire qui restitue les images appropriées à l’événement-endroit: le chaume, la proximité des cimetières, le souvenir du rite de sépulture, celui des histoires entendues ; tout cela aboutit à l’image d’un mort dans un linceul blanc. Je me trouvais dans une situation d’une projection de mes états purement subjectifs dans le monde extérieur, de sorte que le simple fait, l’inoffensif devint un danger que la conscience spontanée a interprété comme tel. Mais avoir peur est aussi une possibilité objective qui nous habite par l’affectivité qu’elle nous inocule. Le risque est l’une des sources du mal. Et moi je me devais de peser le risque et juger le degré de mal qui pourrait en résulter. Le courage, dit-on, c’est le mépris du risque ou sa minoration. Mais la prudence est mère des sûretés. Dans la prudence il y a des degrés qui vont de la couardise quand elle est excessive à la témérité dangereuse quand elle est trop négligée. La meilleure position dans cette échelle est de pouvoir se limiter au risque raisonnable, qui serait un équilibre entre le besoin de savoir et de comprendre ce qui nous est mystérieux et le mal qui pourrait résulter de cette découverte.</p>
<p>Ma peur cherchait à tout prix à me rassurer par la fuite devant l’hypothétique danger que représentait la chose étendue, mais ma raison me poussait à résister à cette impulsion pour me conformer à la nécessité d’affronter la réalité. En effet, la source de la peur qui m’envahit était bien visible, donc sujet à jugement et appréciation. Partagé entre le degré d’objectivité que j’avais atteint et les relents et strates des superstitions que j’avais subis, je ne pouvais trancher entre une prudence extrême et donc le retrait face au mystère et le goût du risque — un goût qui enivre différemment la jeunesse— de découvrir, de comprendre et d’expliquer. Il était certain que dans mon esprit, l’hypothèse que la question de la chose étendue relevait du réel et par conséquent pouvait être évaluée, l’emportait sur la présomption que le mal était objectif que mon attitude psychologique me suggérait. Aussi, avais-je opté pour l’attitude raisonnable qui me dictait de substituer au jugement obscur et instinctif que la peur de l’inconnu me conseillait, un jugement issu d’une connaissance claire et rationnelle. C’est ce que je fis. Quand je triomphai de l’appréhension qui m’avait envahie, par ma détermination d’être raisonnable, le mystère s’éclaircit, il s’écroula et le mal disparut. Ma peur s’était évanouie et un sentiment de triomphe et de bien-être m’envahit.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>RÉCIT. LA CHOSE ÉTENDUE (PREMIÈRE PARTIE)                      </title>
		<link>https://lecollimateur.ma/21776</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 08 Aug 2020 12:13:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[Ahmed abdouni]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
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					<description><![CDATA[Par une chaude nuit d’été de pleine lune, telles que nous les aimions, inondant de sa lumière argentée le village et la campagne environnante. Pas le moindre recoin n’était laissé dans l’obscurité, pas la moindre parcelle d’espace concédée aux ténèbres. Mahmoud et moi, nous nous y lancions, selon notre habitude, à l’assaut d’une longue virée &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Par une chaude nuit d’été de pleine lune, telles que nous les aimions, inondant de sa lumière argentée le village et la campagne environnante. Pas le moindre recoin n’était laissé dans l’obscurité, pas la moindre parcelle d’espace concédée aux ténèbres. Mahmoud et moi, nous nous y lancions, selon notre habitude, à l’assaut d’une longue virée selon un itinéraire préconçu.</p>
<p>Au bout de cet itinéraire, nous avions repéré un promontoire constitué par le flan d’une petite colline qu’une route spacieuse dans sa largeur a séparée en deux en la traversant presque au milieu. Chaque nuit nous y faisions une halte prolongée pour prendre du repos, fumer quelques cigarettes à l’abri des yeux indiscrets et bien entendu, continuer notre œuvre inachevable de réflexion aux affaires de la ville, du pays et aussi des fois du monde. Comme à l’accoutumé, la discussion porta sur divers sujets que nous considérions brûlants selon notre génie, qui n’était pas, il faut le dire, très brillant ni vaste. Nous ressassions les sujets d’hier, d’avant-hier et de tous les jours précédents sans nous en lasser ; mais avions-nous d’autre chose qui aurait pu nous occuper? Le vide de notre quotidien était béant.</p>
<p>Les questions et les arguments se faisaient rares et la discussion faiblissait comme un feu non alimenté en bois. Un silence temporaire étendit son léger voile sur nous. J’allongeai mon regard au loin pour déchiffrer les secrets de cette nuit éclairée par cette lune superbe chantée par les amoureux, les poètes et toutes les âmes sensibles. Je voulais m’imprégner de cette merveilleuse lumière qui dispense une beauté unique et merveilleuse à toutes les choses qui meublaient cet espace que nous considérions comme dédié à notre seul usage. Mes fortes émotions ne furent troublées que par la sensation d’un besoin naturel.</p>
<p>Sur mon flanc gauche, Mahmoud s’affairait consciencieusement à tirer le maximum de nicotine d’un court mégot qu’il tenait accroché à un rameau épineux, afin qu’il ne se brûlât pas les babines. A force de vouloir tirer le maximum de ce qu’il possédait, l’état de pauvreté dans lequel il vivait l’obligeait, Mahmoud s’ingéniait tout le temps à innover en matière de maximisation et d’optimisation de l’utilité des choses en sa possession.</p>
<p>C’était le signe évident de l’imminence, non prononcée, du départ pour le retour. L’heure de rentrer était venue. Je sentis le besoin naturel, qui s’était annoncé, devenir impérieux et envahir mon corps et mon esprit. Je me levai pour le satisfaire. En application des règles de la pudeur, dont certaines subissaient l’assaut hargneux de ma critique, je tenais à m’éloigner suffisamment de mon ami. A mesure que je mettais de la distance entre lui et moi, je devinais au loin une chose en contrebas du promontoire que nous occupions. Je n’arrivais à concevoir ni sa nature ni ses contours. Plus je marchais en sa direction plus le mystère s’épaississait, car je ne pus m’en faire une idée rassurante. Distrait de la cause initiale qui me fit faire ce déplacement, mon esprit se concentra sur le désir de déchiffrer ce mystère.</p>
<p>Ce que je percevais, c’était une chose de forme allongée, étendue et qui dégageait une blancheur éclatante, rappelant en tous points la couleur d’un tissu blanc immaculé. Je jetai un regard plus loin et j’aperçus, à moins de cent mètres, les trois cimetières, musulman, chrétien et juif se faisant face à face. L’image d’un linceul blanc traversa subrepticement mon esprit. Il entraîna dans sa suite une récente rumeur qui avait persisté en dépit de son caractère fabuleux. Elle avait alimenté les conversations pendant plusieurs jours. Un être fantastique s’apparentant à une goule (al-ghoûla) aurait exhumé du cimetière musulman un cadavre. Nul ne savait ce qu’elle en avait fait, ni d’où elle venait, ni où elle se dirigeait. Mais l’agitation avait secoué une bonne partie du village en semant peur et angoisse parmi les enfants et les vieilles femmes, friands d’histoires et contes effroyables et surnaturels, et qui en trouvèrent de quoi jaser pendant quelques jours.</p>
<p>Ces coïncidences extraordinaires, ce rapprochement imprévu de faits en apparence fortuit, imprégnèrent mon esprit d’un doute qui troubla ma raison et risqua de me faire perdre pied face à cette chose que je n’arrivais pas à déterminer. Je maintins ma contenance vaille que vaille. Le subconscient en ajouta à mon trouble. Tapissé d’histoires fantastiques que l’enfance l’avait laissé se peupler, il étendit ses voiles sur la raison qui recula d’un bond sans demander son droit à la prééminence, tel que je le lui avais bien accordé.</p>
<p>Perturbé, certes, mais sans perdre pied je continuais d’avancer vers la chose. J’étais confronté à cette chose étendue, sous la splendeur de l’éclairage de la lune, au milieu de ce champ de chaume où des brins de paille, échappés au piétinement des hommes et à la voracité de leurs bêtes, luisaient comme s’ils étaient d’argent. Je ne savais quoi penser et encore moins quoi décider. Aller au bout de ma crânerie et avancer hardiment quitte à m’exposer à un risque non maîtrisé ou ployer sous le poids du doute qui s’était élevé en moi et me conformer à la prudence que l’adage populaire préconise : « en cas d’hésitation, l’abandon est la meilleure solution ».</p>
<p>La citadelle de ma bravoure que je croyais inébranlable semblait vaciller sur ses fondations, sous les coups d’assauts inattendus, d’autant plus que ces attaques partaient de l’intérieur même de cette fortification bâtie sur un raisonnement que je croyais irréfutable. Je continuais, cahin-caha à avancer vers le mystère, mais lentement, prudemment, prêt à revenir tant sur mes pas que de mes principes. Dans mon élan de réflexion, assiégé par les contrecoups du soupçon, j’essayais d’examiner toutes les représentations qui concouraient à l’état d’angoisse dans lequel je me trouvais. Peine perdue. Mon cœur s’était emballé plus que je ne pouvais le supporter, il bondit dans ma poitrine et les pires représentations s’en vinrent à bout des derniers efforts de ma raison. Le réel reculait devant l’offensive massive des fantasmes insoupçonnés qui sommeillaient en moi et que mes sens ne pouvaient percevoir. Mon sang ne fit qu’un tour, je fis une ultime tentative de recourir à ma raison, à ma réflexion. Rien n’y fit. La sensation de peur s’était emparée de moi. Elle me saisit à la gorge, elle me pétrifia, me paralysa et m’ôta toute velléité d’user de ce que je recommandais quand j’étais dans un terrain connu, maîtrisé par ma pensée.</p>
<p>Je voulais m’avancer un peu plus mais mes jambes ne m’obéissaient plus et ma volonté qui me poussait naguère toujours à plus de hardiesse, était en ce moment fatidique flanchée, anéantie, battue à plate couture. Quelques instants d’hésitations me secouèrent, en vain. Puis vint le moment de reconnaître ma défaite de me rendre humblement à l’ennemi que je combattais. Je fis un mouvement de recul, les yeux rivés sur la chose étendue, comme pour mieux contrôler toute éventualité de mouvement de sa part, je hélai mon ami Mahmoud d’une voix affaiblie par l’émotion, que je tentai de dissimuler pour éviter de me couvrir de ridicule auprès de lui.</p>
<p><strong>À suivre&#8230; </strong></p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>À TOUS LES BACHELIERS DU MAROC, CE MODESTE RÉCIT EST DÉDIÉ. LE BAC QUI SAUVE.</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/19946</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 21 Jul 2020 09:50:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[SOCIÉTÉ]]></category>
		<category><![CDATA[bac]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
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					<description><![CDATA[Mon ami et moi nous eûmes notre bac et la fierté qui va avec en 1972. Les portes de l’avenir nous étaient grandes ouvertes pourvu que l’on puisse, pendant les études universitaires, souffrir économiquement et socialement le martyre pour accomplir l’offrande propitiatoire qui faisait gagner cette faveur. Avant même la fin de cet été nous &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Mon ami et moi nous eûmes notre bac et la fierté qui va avec en 1972. Les portes de l’avenir nous étaient grandes ouvertes pourvu que l’on puisse, pendant les études universitaires, souffrir économiquement et socialement le martyre pour accomplir l’offrande propitiatoire qui faisait gagner cette faveur.</p>
<p>Avant même la fin de cet été nous avions l’occasion de tester la valeur du diplôme que nous empochions. Mahmoud et moi, deux inséparables, étions, un soir avant même l’appel à la dernière prière en train de deviser, dans la pénombre due au mauvais éclairage de la rue, au coin de sa maison, en compagnie d’un autre ami et voisin de notre âge mais qui peinait encore à quitter le collège. Même s’il était moins « savant » que nous, cet ami pensait avoir un meilleur motif de s’enorgueillir: il allait partir en Europe.</p>
<p>En effet, il attendait l’arrivée imminente, grâce à l’entremise de son frère immigré en Allemagne, un contrat d’embauche dans la même société où travaillait son frère. Nous devisions de tout et de rien, nous nous racontions aussi, en chuchotant, les dernières blagues politiques qui nous permettaient d’entretenir le filon de liberté qui nous empêchait de nous étouffer sous la lourde chape qui nous écrasait d’un poids que nous pensions immuable, éternel, au point de penser que notre sort était un châtiment fatal (divin ?) d’être né dans ce pays. Soudain, nous sentions plus que nous ne voyions, passer, courant à toutes jambes, à notre proximité, trois individus plus ou moins de notre âge. La sérénité que nous conférait notre statut social, et surtout notre innocence présumée, ne nous incita guère à nous poser la moindre question à propos de cette cavalcade impromptue. C’est alors que, moins d’une minute après on sentit des mains nous empoignaient les épaules.</p>
<p>Ce furent deux policiers haletants. Nous les reconnûmes rapidement, car, en plus du fait que l’effectif de tout le personnel du commissariat ne dépassait pas la dizaine, à l’exception d’un vieux gardien de la paix, qui avait obtenu cet emploi en récompense des services qu’il rendit à la nation pendant la période coloniale, tous les autres, s’illustraient, avec une émulation exemplaire, par un investissement intensif pour mériter la palme de la sévérité. Puis une voix saccadée nous lança : « Ah ! Vous vous croyez plus malins que nous ! Allez au poste ! Et d’abord vos pièces d’identité, ajouta l’autre voix&#8230; ».</p>
<p>Abasourdis, nous restions comme paralysés pendant quelques secondes. Aucun de nous n’avait une pièce d’identité. L’un après l’autre nous confirmions l’absence de tout élément matériel pouvant nous identifier, cependant nous arguions de notre proximité de nos maisons respectives et surtout que nous étions adossés au mur de la maison de Mahmoud. Celui-ci, calmement mais en vain, essayait d’expliquer aux deux policiers qu’ils n’avaient que lui accorder le temps d’entrer chez lui pour apporter de quoi justifier son identité. Nous, autres, faisions de même en arguant de la proximité de nos foyers familiaux. Rien n’y fit ! Comme des brebis, ils nous conduisirent devant eux en direction du commissariat. Heureusement qu’il faisait noir et que les rues étaient pratiquement désertes et surtout qu’ils ne nous avaient pas menottés. Autrement, notre situation misérable aurait alimenté les conversations pendant plusieurs jours. Elle serait devenue une histoire racontée selon toutes les variantes que les rapporteurs lui auraient donnée au gré de leurs inspirations. C’est en se gaussant de ce qu’ils pensaient être notre idiotie que nous comprissions qu’ils commissent une méprise en nous confondant avec les trois fuyards qui passèrent à côté de nous. Alors, sûr de leur erreur monumentale, j’entrepris la discussion suivante avec le plus âgé des deux sbires qui donnait une forte impression qu’il était le plus gradé et donc le supérieur. Il était aussi le plus illustre d’entre tous ses collègues, par sa notoriété dans la pure méchanceté qu’il déployait contre les paisibles habitants de la ville et tout particulièrement à l’encontre de la jeunesse. Il faut dire que c’était une hardiesse caractérisée, un risque énorme que d’essayer de discuter avec un agent détenteur de l’autorité. Le pire c’était qu’avec celui-ci une initiative pareille ressemblait à une prise de risque inconsidéré. Une telle attitude, à l’époque, se concevait comme un affront impardonnable à l’autorité et sévèrement punissable.</p>
<p>— »Ah! Je leur disais, vous nous prenez pour les trois fuyards qui vous ont échappé ! Excusez-moi, mais vous vous trompez lourdement. Nous, nous discutions entre nous, on passait le temps&#8230; Effectivement nous avons vu les trois personnes passer en courant, cependant nous ne savions pas qu’ils vous fuyaient. Et puis, comme nous ne faisions aucun mal et qu’on n’avait rien à nous reprocher, nous n’avions aucune raison de nous sauver. »</p>
<p>— »C’est cela ! répondit-il, ce n’est pas trois petits lascars de petite envergure comme vous qui puissent me berner moi qui ai 20 ans de service à la police derrière moi ! Allez ! Marche et on verra au commissariat&#8230; ».</p>
<p>Cette menace énigmatique, qui augmenta le rythme de battement de mon cœur ne me découragea guère et je poursuivis mes efforts de le convaincre de notre innocence.</p>
<p>— »Mais, sincèrement, dis-je, pensez-vous que si nous voulions fuir, vous auriez pu nous rattraper ? ».</p>
<p>— »Mais ma foi tu te prends pour qui ? Tu aurais fui ! Eh bien j’aurais sorti mon pétard et t’aurais tiré une balle entre les jambes&#8230; Alors là tu te serais gelé sur place. »</p>
<p>A ce stade de la discussion nous arrivâmes au commissariat. C’était une vieille bâtisse à un étage, dont la façade donnait des signes de délabrement et à la porte de laquelle se tenait en faction un agent de police. On nous introduisit dans le couloir. Nous nous y mettions à la queue leu leu, épaule contre le mur, en attendant notre sort pour lequel nous n’étions pas prêts à parier un douro (5 centimes). « Que va-t-on faire de nous ? Va-t-on nous faire payer pour les trois fuyards qui étaient peut-être des voleurs ? Ou pire encore qui auraient commis un crime lèse-majesté ? Ils nous firent languir pendant un long moment, qui nous parut une éternité, histoire de nous faire craquer les nerfs. Nous n’osions même parler entre nous. Nos visages rivalisaient de pâleur avec la lumière diffusée par une ampoule qui semblait avoir perdu de sa vigueur. Soudain nous entendîmes des pas venir. Nos cœurs palpitèrent au rythme de ses pas qui s’écrasaient lourdement sur le sol. J’allongeais mon cou pour en savoir plus et je vis le plus gradé des deux agents qui nous ont escortés, se diriger vers une table sur laquelle trônait une vieille machine à écrire mécanique, entourée de papiers en désordre. Il s’y assît, se racla la gorge à deux reprises, prît deux feuilles vierges entre lesquelles il intercala un papier carbone et installa l’ensemble sur le chariot de la vieille machine. Il toussota, puis nous héla : « Venez là ! ». Nous nous regardâmes pour savoir lequel de nous trois avait assez de courage pour prendre la tête de cette expédition vers le redoutable sort qui nous attendait. Puis simultanément nous nous avancions vers la table où trônait notre geôlier. Mahmoud, qui se concevait comme le plus sage de nous trois, me bouscula et passa avant moi pour éviter que ma hardiesse ne nous fasse précipiter dans l’irrémédiable. Mais de peur de nous faire réprimander pour avoir traîné les pieds, nous nous présentâmes presque en même temps devant le policier, en accordant à Mahmoud une avance de quelques centimètres. L’agent pianota quelque chose sur sa machine puis lui demanda d’un ton solennel : « Ton nom et prénom ? ». Mahmoud déclina son identité complète comme s’il avait l’habitude des procès verbaux. Le policier actionna le chariot pour lui faire effectuer un retour puis enchaîna ses questions auxquelles notre ami répondait avec une modestie exemplaire. Enfin vint la question salvatrice : « Es-tu scolarisé ? ». Avant même que Mahmoud ne réponde à la question, je saisis l’occasion en vol et lui assène cette réponse : « Il a obtenu le bac et moi aussi&#8230; ». Je n’osai pas parler au nom de notre ami candidat à l’immigration de peur de gâcher la surprise qui me donna des ailes et qui avait mis le policier K.O. C’est le cas de le dire ! Il retira ses mains du clavier de la machine à écrire, les joignit sous son menton, écarquilla ses yeux et resta interdit quelques secondes, puis il reprit : « Vous avez le bac ? Mais c’est formidable ! Et que faisiez-vous dans la rue, ajouta-t-il ? Quel soulagement ! Non seulement il n’en revenait pas d’avoir en face de lui des bacheliers, mais il semblait avoir complètement oublié le motif pour lequel il nous avait conduit au commissariat comme trois brebis égarées. Sur un ton dénotant le calme et la sérénité et frôlant la courtoisie —il ne pouvait se permettre cette qualité, le maintien de son autorité à un niveau qui inspire la crainte la lui interdisait—, il me demanda mon nom. Je le lui déclinai. Sûrement pour me faire oublier la rudesse avec laquelle il m’avait traité au cours du trajet vers le commissariat, il se montra curieux de savoir si j’avais un lien de parenté avec quelqu’un de sa connaissance qui portait le même nom que moi. Je lui précisai qu’il était mon cousin, même si en réalité, il n’était qu’un cousin éloigné.</p>
<p>Ses investigations s’arrêtèrent là et le rapport qu’il avait entrepris de rédiger échut dans la corbeille à papier qui était pleine à ras-bord. Il tira ensuite de son paquet de cigarettes une sèche qu’il cala fermement entre ses lèvres, sortit de la poche de sa veste une boîte d’allumette, l’alluma et en tira une bouffée de fumée, qui, quand il la rejeta, envahit presque toute la pièce. Il nous fixa l’un après l’autre et nous tint le speech suivant : « C’est des jeunes comme vous que l’on peut être fier. Il n’y a que le sérieux qui paie; ne vous mêlez pas de ces affreuses canailles qui cherchent à détourner les gens du droit chemin. Ne les écoutez surtout pas. Persévérer dans vos études car bientôt, inchallah, c’est vous qui dirigerez le pays&#8230; ». Il voulait surtout dire que nous occuperions des emplois publics. Têtes baissées, signe de consentement et aussi de soumission, nous écoutâmes son discours avec un désir dissimulé de quitter le plus tôt possible, ces lieux qui ne suscitaient en nous que la peur de la torture, de la séquestration et de l’emprisonnement, avec l’humiliation et l’indignité sociale en prime. Nous prîmes congé de lui avec une révérence affectée. Sur le chemin du retour, mes deux copains essayaient de comprendre ce qui nous était arrivé en disséquant cette aventure qui, je pensais, nous avait engagés dans un tourbillon qui aurait pu être fatal pour nous tant physiquement que moralement. Je remerciai Dieu et demandai à mes amis de faire de même. Même si je pensais fermement que Dieu en nous dotant de la raison, Il nous a donné le meilleur moyen qui nous permette de chercher et trouver le bien pour nous-mêmes et pour les autres. En effet, pendant que nous attendions dans le couloir de ce lugubre commissariat, ma mémoire me restitua des faits horribles. Il m’était venu à l’esprit deux cas sinistres que je n’ai, jusqu’à présent, jamais pu oublier. Le premier fut la disparition à jamais d’un voisin qui était aussi un ami de mon grand-père. Il reçut une convocation du commissariat. Il pensait que c’était pour une affaire courante, banale au point où il voulut se faire accompagner par mon grand-père. Celui-ci exhiba un empêchement, qui fut peut être une intervention du hasard qui voulut qu’il ait une longue vie, car notre voisin était entré dans le commissariat et n’était jamais retourné chez lui auprès des siens. Nul ne sut et ne sait jusqu’à nos jours ce qui était arrivé à ce bon père de famille. Le deuxième cas touchait directement ma famille. Au milieu des années soixante, j’allais avoir 8 ou 9 ans quand je déduisis des conversations de ma mère avec les autres membres de la famille, que mon grand-père maternel, avait lui aussi disparu suite à une convocation écrite ou verbale qu’il reçut des autorités. Quelques mois après je le revis, plusieurs fois parce que je lui portais à manger, allongé sur un lit d’hôpital couvert partout de pansements comme si on avait voulu en faire une momie égyptienne. Il avait de la chance de ne pas être passé au compte perte et profits. Cette sinistre pratique qui fut inaugurée au début des années soixante continua jusqu’à tard dans le dernier tiers du siècle dernier. Elle était allée en se renforçant et en acquérant une ampleur et une vigueur qui terrifièrent même les candidats au martyr de la liberté et de la patrie.</p>
<p>Nous nous séparâmes au misérable coin où nous eûmes été embarqués et chacun de nous prit la direction de chez-lui.</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
		<item>
		<title>RACHID FEKKAK: « MES CARNETS SECRETS SUR LE RÈGNE DE HASSAN II »</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/19917</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Rachid Fekkak]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 20 Jul 2020 15:54:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[CARNETS SECRETS]]></category>
		<category><![CDATA[NATION]]></category>
		<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[Rachid Fekkak]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
		<category><![CDATA[règne de Hassan II]]></category>
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					<description><![CDATA[À l’occasion du 22è anniversaire du décès de Hassan II, qui sera commémoré le 23 juillet 2020, Rachid Fekkak, ancien membre dirigeant au sein de l’organisation « 23 Mars », revient sur le règne de ce grand roi. Dans ce récit autobiographique, confié exclusivement à Le Collimateur, l’auteur projette une lumière crue sur le passé qu’il assume &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="p1"><span class="s1">À l’occasion du 22è anniversaire du décès de Hassan II, qui sera commémoré le 23 juillet 2020, Rachid Fekkak, ancien membre dirigeant au sein de l’organisation « 23 Mars », revient sur le règne de ce grand roi. Dans ce récit autobiographique, confié exclusivement à Le Collimateur, l’auteur projette une lumière crue sur le passé qu’il assume avec un courage exemplaire tout en invitant ses anciens camarades à l’exercice salutaire de l’autocritique.</span></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>Avant propos </em></strong></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Juste après le décès du Roi Hassan II et durant les deux décennies qui ont suivi sa mort, survenue le 23 juillet 1999, plusieurs livres, articles et interviews parus dans la presse écrite ou diffusés par les médias audiovisuels ont été consacrés à l&rsquo;analyse du règne de ce monarque tiers-mondiste, considéré à juste titre, tant au plan national qu&rsquo;international, parmi les plus marquants hommes politiques, intellectuels et chefs d&rsquo;Etat de son siècle. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> La plupart de ces écrits incendiaires, en particulier ceux venant de journalistes d&rsquo;investigation ou d&rsquo;auteurs, français en particulier, ont condamné de la manière la plus calomnieuse tant le Régime politique que la personne et la famille de ce personnage emblématique. Tous les maux de la société marocaine, toutes les tares, toutes les défaillances de la Société et de l&rsquo;Etat du Maroc lui furent imputées ! </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Aujourd&rsquo;hui encore, alimentée comme un bûcher, cette sournoise et perfide « rumeur » publique, bâtie sur des clichés et des préjugés, n&rsquo;a cessé de diaboliser le personnage, en lui attribuant la quasi-totalité des situations sociales désastreuses auxquelles étaient ou sont encore confrontés les marocains ! Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du retard économique du pays, des déséquilibres sociaux-éducatifs qui ont en découlé, de la précarité, de l&rsquo;injustice, de la corruption, de la falsification électorale, de la criminalité, du replis de la culture humaniste, du recul de la pensée rationnelle simultanément à la montée vertigineuse de la pensée religieuse fanatique, obscurantiste et anti-progressiste ou de la faillite de l&rsquo;Education Nationale qui n&rsquo;en est que la conséquence inéluctable, seul est pointé du doigt le roi défunt et son « Régime absolutiste, sanglant et réactionnaire « ! </em></p>
<p><em> Face à ce déferlement de vindictes, de procès et de sentences, l&rsquo;on est en droit de penser que cette persistante offensive pseudo-intellectuelle, partiale et abusive, semblait avoir des objectifs bien définis et ciblés, inavoués ou franchement déclarés! Des objectifs de déstabilisation d&rsquo;un pays fraichement libéré du joug colonial! Un pays qui cherchait, malgré les séquelles de l&rsquo;occupation, à définir sa propre voie en s&rsquo;éloignant de la tutelle néocolonialiste. Cette dernière ne cherchant par ailleurs qu&rsquo;à le maintenir dans les conditions d&rsquo;existence rurale archaïques et de sous-développement ! </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Quant aux intellectuels marocains, ils étaient très rares ceux qui ont entrepris une analyse rigoureuse de la société marocaine et de son Etat aussi bien à travers l&rsquo;histoire précoloniale et coloniale qu&rsquo;à travers le règne de Hassan 2, marqué par le contexte du parachèvement de l&rsquo;intégrité territoriale du pays face à l&rsquo;Espagne franquiste, à l&rsquo;activisme panarabe, à l&rsquo;expansionnisme algérien et aux répercussions de la guerre froide. A l&rsquo;exception des travaux de Abdallah Laroui et Paul Pascon, fondés sur une cohérente et solide méthodologie en sciences humaines, la plupart des autres écrits étaient entachés d&rsquo;idéologie politique, soit salafiste comme celle des leaders nationalistes putschistes radicalement opposés au roi, ittihadis notamment, soit islamistes de tendance frères-musulmane ou wahhabite, soit celle de nous autres, extrémistes révolutionnaires socialistes ou marxistes-léninistes.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Aussi, sans chercher à absoudre le personnage de toute responsabilité, ne sommes-nous pas tenus, par le devoir éthique de la probité et de l’impartialité, de reconnaître que nous autres, ses opposants et contradicteurs nationaux ou internationaux, avions pour programme et objectifs (stratégiques et tactiques) de saper et de faire échouer son « projet », à la fois non-panarabe et non-aligné, un projet complexe dans une société à religiosité très marquée (acharite par opposition à moutazilite) et traditionnelle (dont nous n&rsquo;avions étudié, par ailleurs, ni la substance de son extraordinaire histoire _avec les déboires de ses savants, philosophes et mystiques soufis qui avaient posé les bases du rationalisme et de l’humanisme, ayant servi la Renaissance et le siècle des Lumières, ni ses tenants et aboutissants ; un projet original à ses débuts, dont le monarque voulait être le promoteur, un projet de société ouvert sur le monde, jouissant d&rsquo;institutions représentatives et de gouvernance à caractère démocratique non négligeable dans une configuration géopolitique hyper dominée d’une part par l’idéologie-programme du Baath et de Nasser ou d’autre part par un salafisme politique populiste et despotique, opposé par essence à la modernité, la démocratie représentative, la rationalité, l’égalité de l’homme et de la femme et enfin à la culture et l&rsquo;éducation humanistes et technico scientifique ? </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Nous en sommes là encore, face à des questions essentielles à méditer ! Et si nous ne leur apportons pas de réponses collectives, dans un débat serein, honnête et motivé avant tout par l’éthique de la raison critique et autocritique, nous continuerons à survivre dans le déracinement et la dépossession des systèmes de valeurs, dont nous sommes les héritiers, et dont ont été alimentés par acquis les sociétés européennes, communément appelées l’Occident. A titre de rappel, la notion de <strong>sécularité/sécularisation</strong> </em><strong>العلمانية</strong> <em>ayant vu le jour dans les sociétés anglo-saxonnes et allemande ou celle de <strong>laïcité, </strong>ayant vu le jour elle en France, au XIX ème siècle, n’ont rien à voir avec l’athéisme. Paradoxalement, leurs racines historiques viennent de la pensée dialectique et avant-gardiste des théoriciens et théologiens musulmans d’avant l’apparition de l’Empire Ottoman. Or les fruits cognitifs de cette pensée dialectique musulmane, allaient être assimilés par les opposants à l’Eglise catholique et son obscurantisme, à partir du XVIème siècle jusqu’à nos jours, pour aboutir à la séparation de l’Etat et de l’Eglise et en termes contemporains à la séparation de la politique et de la religion. Le Roi Hassan 2, versé dans ce vaste champs religieux, politique et juridique, n’était ni wahhabite ni frère musulman, encore moins un intégriste. Il se définissait lui-même comme étant un fondamentaliste. Mais notre problème, c’est que dans notre pays, les Frères musulmans et plus tard les Yassinistes, imprégnés du dogme de la Khilafat, réfutaient Imarat al Mouminines et le Système de Monarchie Constitutionnelle de Hassan 2, mais nous autres démocrates libéraux, communistes, radicaux ittihadis, marxistes léninistes, nous n’avions jamais posé ces questions à l’ordre du jour. Nous étions acquis à d’autres modèles de société. Mais les problématiques de la rationalité politique et de la culture démocratique, on les avait ignorées. Or, c’étaient et ce sont toujours les véritables questions de la société et de l’Etat du Maroc. Il faut reconnaître à Hassan 2, au moins et à titre posthume, d’avoir tenté de se distinguer (par rapport à cette question) des sociétés arabo-musulmanes et d’avoir semé les ingrédients d’un appareil étatique sur une base institutionnelle et ce malgré les échecs et les affres de la confrontation politique avec nous autres, ses opposants. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Après sa mort, on a vu beaucoup de témoignages d&rsquo;anciens détenus de Tazmamart, d&rsquo;autres auteurs marocains (anciens prisonniers politiques ou non) qui n&rsquo;ont pas épargné le roi défunt et l&rsquo;ont stigmatisé de manière ouverte lui et son règne, étalé sur 38 années, de 1961 à 1999, sans oser faire la moindre autocritique politique et idéologique! </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Malheureusement, cette destruction volontariste de l&rsquo;image du roi Hassan 2 a porté et porte encore une grave atteinte au tissu social entier du pays, à sa conscience et son inconscient psychique collectif, à son identité historique et continue à répandre l&rsquo;ignorance, les calomnies et le manque de discernement rationnel. Nous devons avoir le courage de nous demander à nous mêmes d’abord si notre société, et nous autres individus avec, n&rsquo;étions pas et ne sommes-nous pas toujours, dans une phase de névrose psychotique maniaco-dépressive, alimentée en permanence par le sentiment de persécution et du délire mégalomane. Je ne suis en aucun cas en train d&rsquo;insulter ma patrie et mes compatriotes parce que la maladie quel qu’elle soit, collective ou individuelle, n&rsquo;est pas honteuse. Le mal, si mal il y a, c&rsquo;est de ne pas en parler, de l&rsquo;étouffer pour telle ou telle raison, morale, idéologique, religieuse, politique ou autre.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Si tout un chacun parmi nous trouve son compte dans la condamnation systématique de Hassan 2 et son système, nous resterons à coup sûr à côté de la plaque. Parce qu&rsquo;après lui, à part l&rsquo;éclaircie des effets immédiats du pacte qu’il avait initié entre sa personne et celle de Abderrahmane Yousfi, ainsi que les réalisations quant à la question des Droits de l&rsquo;homme et les tentatives de décollage économique du jeune Roi Mohammed 6, on n&rsquo;a pas proposé (en s&rsquo;engageant suivant le mode fonctionnel dans le système, même en tant qu&rsquo;opposition critique constructive et citoyenne ) et on ne propose toujours pas de modèle de croissance et de gouvernance qui renforcent le lien social et la solidarité avec les « masses populaires » dont la situation de précarité et d&rsquo;exclusion ne cesse d&#8217;empirer, à la différence des temps révolus du défunt roi, dont le bilan n&rsquo;a jamais été fait de manière à la fois critique et autocritique.      </em></p>
<p><em> Si on rajoute à cela le fait que la culture marocaine étant de tradition orale, on comprendra aisément qu&rsquo;eût été tissée autour de ce personnage qui a marqué de son empreinte notre vie et l&rsquo;histoire récente de notre pays, une des toiles les plus complexes (comme c&rsquo;est le cas pour Mehdi Ben Barka) et dans un certain sens parmi les plus mythiques de notre histoire nationale marocaine et panarabe. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Dans le même temps, il était tout à fait normal que soient associées dans ces écrits faits par des nationaux et des internationaux, de manière directe ou indirecte, les composantes historiques de l&rsquo;Opposition républicaine au roi Hassan 2, qui se composait principalement de l&rsquo;aile radicale de l&rsquo;Union Nationale des Forces Populaires (Al Mounaddama Essirriya de l&rsquo;UNFP, Al Ikhtyar Athaouri/l&rsquo;Option Révolutionnaire) de 1963 à 1975 _année correspondant à la création de l&rsquo;USFP, ce qui signifiait la reconnaissance définitive de la légitimité monarchique par cette composante historique de la dite opposition républicaine et _le Mouvement Marxiste-Léniniste marocain, de 1970 à 1983 avec la création de l&rsquo;OADP et l&rsquo;option d&rsquo;agir dans la légalité, même pour Annhj addimouqrati.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Ceci dit, ayant personnellement vécu de manière active cette époque et agit volontairement et en toute conscience contre le règne du monarque, il m&rsquo;a semblé moralement et intellectuellement nécessaire de participer au débat national (encore et jusqu&rsquo;à présent superficiel et approximatif, à mon humble avis) par la publication de ce témoignage autobiographique et autocritique. Plus d&rsquo;information et d&rsquo;éclairages sur cette tranche de notre histoire nationale devra concourir à plus de compréhension de notre présent.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Dans les faits, j&rsquo;ai été parmi les fondateurs de l&rsquo;un des trois « Cercles marxistes », à la fin des années soixante, à Casablanca; cercles qui allaient s&rsquo;unir pour constituer l&rsquo;Organisation clandestine 23 Mars qui vit ainsi le jour en l&rsquo;an 1970. Mais la chose la plus pertinente peut-être dans mon parcours, ce fut le fait qu&rsquo;à partir de 1972, j&rsquo;étais devenu un « révolutionnaire professionnel », suivant la définition bolchévique que j&rsquo;avais adoptée en toute conviction et en toute fierté dans ces temps aussi prodigieux qu&rsquo;ahurissants.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> C&rsquo;est pourquoi, dans plusieurs éditions nationales de journaux, de revues et d&rsquo;ouvrages consacrées à l&rsquo;activité des deux Organisations clandestines marxistes-léninistes, 23 Mars et Ila Al Amam, il a été question entre-autres de ma personne, conjointement à des événements auxquels je fus volontairement associé de près ou de loin, côte-à-côte avec mes anciens camarades des deux organisations susmentionnées.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Ces articles publiés dans les organes de la presse marocaine ainsi que les publications-témoignages sous forme de livres par d&rsquo;anciens militants de ces deux organisations politiques, sont à mon avis autant d&rsquo;apports qui interpellent encore aujourd&rsquo;hui notre conscience et notre raison individuelle et collective. Ils nous invitent à élargir le débat d&rsquo;idées sur la base d&rsquo;une investigation responsable globale ou parcellaire quant à nos actes antérieurs et présents, dans le but de participer, de concourir peut-être à la compréhension plausible de notre société et d&rsquo;une tranche de l&rsquo;histoire de notre pays, celle des quarante années de la fin du siècle écoulé, plus connues sous l&rsquo;expression d&rsquo; « années de plomb » et partant à jeter des éclairages sur le présent de notre société marocaine, de son Etat et sur les sociétés arabo musulmanes et leurs Etat qui vivent aujourd&rsquo;hui dans le retard, la terreur et la fermeture de toutes les portes, devant leurs jeunes peuples. Portes qui pourraient s&rsquo;ouvrir et leur offrir un avenir meilleur, si quelques conditions sociales, politiques et culturelles étaient réunies. Nous y reviendrons.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Sans verser dans la prétention d&rsquo;écrire l&rsquo;histoire ou d&rsquo;être moi-même historien, il me semble que toute démarche descriptive, auto-analytique allant dans ce sens, même quand elle est fragmentaire _à condition qu&rsquo;elle ait une justification axiologique, s&rsquo;inscrit en principe dans l&rsquo;aspiration générale à une vie meilleure et assainie des marocaines et des marocains, en symbiose avec leur Institution Monarchique, dans le cadre d&rsquo;un Etat social et de Droit, de son processus complexe de croissance et de consolidation sur des bases saines. </em></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p><strong><em>Dilemme de l’ »éthique politique »</em></strong></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Mais avant de continuer, je tiens à souligner l&rsquo;aspect déontologique de ma démarche, dans le sens où je vais tenter de l&rsquo;inscrire dans l&rsquo;éthique selon laquelle toute action humaine consciente doit être appréciée selon sa conformité ou non aux devoirs de la franchise, de la transparence et de la rigueur impartiale. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>J&rsquo;attire l&rsquo;attention du lecteur sur le fait que j&rsquo;évite de faire usage de la notion d' »objectivité » parce qu&rsquo;elle prête souvent à confusion. Par contre, j&rsquo;insiste sur le fait que mon approche est « subjective » dans le sens où je dois procéder à ma propre autocritique. J&rsquo;avais commencé déjà à me remettre en question à partir des années 1973-1974 avant les arrestations de 1972 mais surtout après celles de 1974 qui allaient aboutir à la tragédie des militants marxistes léninistes dont j’étais l&rsquo;un d’entre eux, parmi les plus actifs. Et je continue à me remettre en question, de manière permanente, par le truchement d&rsquo;une introspection de plus en plus approfondie, introspection générale autocritique à laquelle je m&rsquo;étais assigné de manière réfléchie et courageuse avant ma démission de 23 Mars, à la fin du printemps de l&rsquo;année 1974.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Personne n&rsquo;ignore que les organisations politiques marocaines d&rsquo;extrême gauche (l&rsquo;aile radicale de l&rsquo;Union Nationale des Forces Populaires ) et marxistes-léninistes furent durement et tragiquement démantelées, que plusieurs membres adhérents ou sympathisants de ces organisations furent poursuivis, arrêtés, kidnappés et torturés par les Appareils de répression de l&rsquo;Etat marocain, jusqu&rsquo;à la mort pour certains parmi eux, tels Abdellatif Zeroual que j&rsquo;avais connu dans la clandestinité, que j&rsquo;estimais malgré la différence radicale de mes positions par rapport aux siennes. Bon nombre d&rsquo;entre ces militants ont disparu et d&rsquo;autres furent condamnés à de lourdes peines. J&rsquo;en faisais partie. Il y eut une terrible répression dans notre pays. Ce serait un pur mensonge de le nier. Il y eut des violations graves des droits de l&rsquo;homme.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Le Roi Hassan 2 avait reconnu par ailleurs la responsabilité directe de l&rsquo;Etat dans cette tranche de l&rsquo;histoire récente du Maroc dont Tazmamart, Dar Moqri, Agdaz ou Deb Moulay Cherif restent de funestes emblèmes. Des hommes et des femmes furent bestialement torturés par des chefs et des agents des appareils coercitifs, officiels ou parallèles. </em></p>
<p><em>Mehdi Ben Barka fut assassiné avec la participation active et directe de certains parmi les chefs de ces appareils. Et des chefs notoires de ces mêmes appareils, grands commis de l&rsquo;Etat alors ont porté atteinte à plusieurs reprises à la personne et à la vie du Roi lui même, ainsi qu&rsquo;à celles des membres de sa famille lors des tentatives de Coups d&rsquo;Etat avortés de Skhirat (10 Juillet 1971) et du Boeing Royal (16 Août 1972).</em></p>
<p><em> La leçon que je me vois devoir tirer d&#8217;emblée de cette tranche terrifiante de notre histoire, controversée et férocement vécue, c&rsquo;est que tout en condamnant tous les actes illégaux dont la torture, le kidnapping, la séquestration et toute autre forme de violence et de terrorisme en tant que pratiques ayant marqué de leur sceau l&rsquo;exercice des pouvoirs et des contre-pouvoirs au Maroc, je ne peux en aucun cas passer sous silence les causes directes et indirectes qui me semblent inversement avoir fait que les choses en soient arrivées à ce stade de dégradation de notre humanité.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><strong><em>L’axiologie de la responsabilité</em></strong></p>
<p><strong><em> </em></strong></p>
<p><em> Au risque de m&rsquo;attirer les foudres du ciel, je dirais que nous autres marocains (adultes dans notre quasi totalité), durant cette période ténébreuse et tragique de notre vie collective, sociale, économique, politique et culturelle, nous endossons tous la responsabilité dans ce qui est arrivé à notre pays, à nos institutions et aussi dans ce qui nous est arrivé à nous-mêmes, à nos enfants et à nos familles. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Je ne cherche ni à noyer les faits dans des généralités ni à discréditer tel ou tel personne, tel ou tel groupe. Mais je suis obligé par honnêteté intellectuelle de reconnaître les faits et souligner l&rsquo;étendue et la complexité des processus socio-politiques et idéologiques qui constituent les soubassements de cette composante de l&rsquo;histoire récente de notre pays. Pour étayer ce point de vue, je me vois obligé de l&rsquo;assortir des questions suivantes : </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>&#8211; Qu&rsquo;est-ce que la responsabilité ?</em></p>
<p><em>&#8211; Comment et à partir de quels critères politiques, moraux et idéologiques devons-nous définir et partager cette responsabilité ? </em></p>
<p><em>&#8211; S&rsquo;agissant du Monarque, des Partis politiques, des Responsables étatiques, des Entités/Nébuleuses Idéologiques organisées, à qui revient telle ou telle part du lot dans le désastre? </em></p>
<p><em>&#8211; Si l&rsquo;on devait engager un procès sur le plan purement éthique, qui serait principal ou secondaire coupable ? </em></p>
<p><em>&#8211; Par rapport à quel moment précis de l&rsquo;histoire du pays faut-il entreprendre ce procès éthique? </em></p>
<p><em>&#8211; Enfin, sur la base de quelles règles et de quels préceptes faut-il le faire? </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Certes, ces questions très complexes se sont déjà posées à tel ou tel niveau des Instances étatiques et de la Société civile, en particulier aux Organismes des Droits de l&rsquo;Homme marocains, notamment et particulièrement à l&rsquo;Instance Equité et Réconciliation (IER) et de manière plus large à chaque citoyen marocain vivant au diapason de son environnement socio-planétaire. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Pour ma part, comme je m&rsquo;apprête à faire mon propre procès, j&rsquo;éviterais de faire de ces questions une échappatoire ou de leur faire prendre une tournure de règlements de compte en cherchant à les transformer en jugements expéditifs, entachés de suffisance et de malhonnêteté intellectuelle, à l&rsquo;instar de tous ceux qui « croient » détenir les vérités intrinsèques et qui s’instaurent les régisseurs de l&rsquo;ordre du monde et de son devenir! </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><strong><em>Introspection</em></strong></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Les composantes de l&rsquo;intelligentsia de notre société de la deuxième moitié du 20ème siècle, à l&rsquo;ère de Hassan 2, peuvent être répartis en quatre grandes nébuleuses quant aux échafaudages de leurs systèmes idéologiques et de leurs démarches cognitives respectives :</em></p>
<p><em> -Les Détenteurs traditionnels de l&rsquo;Ordre religieux : les Oulémas, Chefs des confréries, Cadis, Imams, Enseignants des grandes écoles traditionnelles et coraniques, Soufis &#8230;etc.</em></p>
<p><em>-Les Politiques religieux : les Salafistes, les Intégristes Frères musulmans, Wahhabites, Khomeynistes.</em></p>
<p><em>-Les Politiques Progressistes : les Unionistes panarabes et socialistes baathistes, les libéraux.</em></p>
<p><em>-Les Politiques révolutionnaires marxistes, léninistes, trotskistes et maoïstes.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Cette classification paradigmatique n&rsquo;est ni exhaustive ni très précise quant aux définitions de chaque ensemble de mouvance mais je l&rsquo;avance surtout pour plus de clarté de mon propos et parce que dans la réalité, il y a transversalité et interaction cumulative ou restrictive. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Pour revenir à ma démarche descriptive, je dirais qu&rsquo;il y avait ceux qui étaient convaincus que la « connaissance » leur tombait du ciel et qu&rsquo;ils étaient chargé de la mission de faire régner la Loi de Dieu sur terre, par le sabre et la terreur. A l&rsquo;opposé, il y avait ceux qui étaient « convaincus » que tout était clair pour eux parce qu&rsquo;ils détenaient les clefs de la compréhension de l&rsquo;histoire et des contradictions de la réalité concrète du monde, et que les « masses populaires » et/ou les « classes révolutionnaires » leur avaient délégué le pouvoir de juger qui avait tord et qui avait raison, tout en les chargeant de la mission de transformer le monde, par la violence inévitable mais révolutionnaire cette fois-ci. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Or le plus grave, c&rsquo;est que de nos jours, toutes ces nébuleuses continuent de tourner en rond dans leurs sphères de « réflexion idéologique », entachées de stérilité intellectuelle et de commérages. Il est évident que si elles continuent à éviter de procéder par des approches méthodiques saines, elles n&rsquo;apprendront jamais à élaborer des diagnostics impartiaux qui seuls auraient le mérite de placer les marocains dans la perspective d&rsquo;un avenir meilleur ! Un avenir de guérison, fondé non sur la peur, la dépersonnalisation et la magouille mais sur le socle d&rsquo;une authentique et courageuse remise en question de tous les dogmes, de toutes les approches doctrinaires dont nous nous sommes gavées dans le passé ou dont nous nous prévalons jusqu&rsquo;à aujourd&rsquo;hui.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Il était donc question de vérité, de responsabilité, de justice et de réconciliation dans notre pays. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em>Mais qui dit vérité, responsabilité, justice et réconciliation dit critique et autocritique humainement et méthodologiquement parlant, dit écoute de l&rsquo;autre, ouverture sur l&rsquo;autre et doute sur soi. Dans ce sens, la responsabilité et la réconciliation signifient ipso facto l&rsquo;auto-libération de la vision unilatérale, psychologique et idéologique. Elle doit réfuter toute propension à l&rsquo;égocentrisme. Sinon, elle tombe dans les procédures de l’arbitraire et de la stigmatisation, ô combien faciles parce qu&rsquo;elles sont tout bêtement auto-réconfortantes et aveuglantes. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Par contre, si vraiment la « stigmatisation » est nécessaire, cela veut dire qu&rsquo;elle devra s&rsquo;inscrire dans la méthodologie de la critique rationnelle. Et la rigueur de celle-ci nécessite qu&rsquo;elle soit accompagnée de son antithèse c&rsquo;est-à-dire l&rsquo;autocritique, tout aussi rationnelle. Et ce dans l&rsquo;immédiateté. Sinon, cette stigmatisation n&rsquo;est (ne sera) d&rsquo;aucune utilité. Ni sociologique ni intellectuelle. De plus, elle ne fera que persister dans la reproduction aliénée de toutes les formes de fanatismes ou d&rsquo;extrémismes asphyxiants, caractéristiques de la pensée totalitaire; que celle-ci soit de « gauche », d' »extrême-gauche », de « droite » ou d' »extrême droite ». Bien que toutes ces notions devraient être soumises à de nouvelles lectures pour qu&rsquo;elles soient replacées dans leur contexte, ici et maintenant. </em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Le risque encouru par le maintien d&rsquo;une telle attitude de notre intelligentsia, c&rsquo;est l&rsquo;accentuation de la confusion et de l&rsquo;amalgame des théories et des doctrines. Non plus seulement chez l&rsquo;entité intellectuelle de la société mais chez la société dans sa totalité. C&rsquo;est le vide culturel, la sclérose de la pensée rationnelle collective, la régression de l&rsquo;intelligence des individus et des groupes, du civisme et l&rsquo;installation progressive de la société dans l&rsquo;insécurité et la précarité mentale permanente. C&rsquo;est en fin de compte la dérive grandissante dans l&rsquo;obscurantisme religieux, la fracture sociale des larges franges de la jeunesse marocaine qui tombe dans les précipices de la délinquance, du crime organisé et du terrorisme.</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Or comme cette situation irrationnelle quant à notre cognition perdure malheureusement, nous assistons à la sclérose de l&rsquo;histoire, avec une fermeture presque générale de toutes les portes menant vers un avenir meilleur.</em></p>
<p><em> Paradoxalement, nous nous sommes donnés la liberté aujourd&rsquo;hui de parler de tout ou presque! Mais nous sommes-nous posé la question de savoir, avec un brin de pertinence et de perspicacité, quel est le danger de l&rsquo;impact des idées, des schèmes et des modèles mentaux qui ont façonné et orienté nos actions socio-politiques et culturelles durant la moitié du siècle passé, après l&rsquo;indépendance du pays et notamment durant la période qualifié communément par les termes d&rsquo; « années de plomb »? N&rsquo;avons-nous pas continué, jusqu&rsquo;à aujourd&rsquo;hui encore, à penser par nos tripes, par notre inconscient individuel et collectif? Ne faisons-nous pas, par individus ou par groupuscules interposés, que nous renvoyer la balle? N&rsquo;agissons-nous pas finalement au niveau du Paraître et non à celui de l&rsquo;Etre?</em></p>
<p><em> </em></p>
<p><em> Partant de ces questions élémentaires, je vais tenter de me diagnostiquer avec le maximum d&rsquo;impartialité, de transparence et de sincérité. Il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;une catharsis ou d&rsquo;une thérapie quelconque, parce qu&rsquo;en ce qui me concerne personnellement, je considère que j&rsquo;ai procédé fermement à ma catharsis, voilà plus de 45 années, avant mon séjour au Derb Moulay Chérif, pendant le séjour au Derb, pendant le Procès de Casablanca en Mai 1977, dans les Prisons et en dehors des prisons. Cela servira peut-être à quelque chose! En tous les cas, mon souhait est que cela serve à jeter quelques lumières sur l&rsquo;individu-militant-agitateur que je fus. Mon souhait aussi est que cela serve dans telle ou telle mesure à la sauvegarde de notre mémoire collective, cette mémoire étant elle-même au service des jeunes générations de nos concitoyens qui seraient intéressés par la psychologie comportementale des individus, et surtout par le puzzle chaotique de l&rsquo;activisme clandestin, « révolutionnaire » et « réactionnaire » du Maroc et du monde arabo musulman durant ces années tragiques de notre histoire commune.</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>À SUIVRE&#8230;</strong></p>
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<p><em> </em></p>
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			</item>
		<item>
		<title>CHRONIQUE D&#8217;UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE À AHFIR</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/18370</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 04 Jul 2020 10:03:23 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[ahfir]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
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					<description><![CDATA[C’était un matin d’été. Un jour du mois d’août. Un mois d’août du début de la décennie soixante du siècle dernier. Le patriarche subodora une chaleur caniculaire pour cette journée qu’il s’apprêtait à commencer, comme à l’accoutumée, en observant le rituel de la prière du matin (Assoubh). Il soupira longuement. Même le sommeil fatigue un &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>C’était un matin d’été. Un jour du mois d’août. Un mois d’août du début de la décennie soixante du siècle dernier. Le patriarche subodora une chaleur caniculaire pour cette journée qu’il s’apprêtait à commencer, comme à l’accoutumée, en observant le rituel de la prière du matin (Assoubh). Il soupira longuement. Même le sommeil fatigue un homme auquel la vie a donné, pendant soixante ans déjà, des moments de heurs et d’autres de malheurs, des satisfactions et des frustrations, et aussi des filles et des garçons. D’un air dépité et peiné, le patriarche marmonna dans sa barbe : — « la journée sera terrible et terrifiante par sa chaleur. Aussi loin que puisse remonter mon souvenir, on n’a jamais connu une telle chaleur matinale…. Ces « Smayem » (1) n’en finiront jamais ».</p>
<p>Cette saison d’été qui commence tôt, au mois de juin, et s’attarde au-delà du mois de septembre, avec un summum caniculaire de plusieurs semaines, faisait connaître aux habitants d’Ahfir et alentours des affres qui les incitaient à scruter le ciel. Ils cherchaient à déchiffrer les mystères du temps par tous les moyens que leurs ancêtres leur avaient légués, dans le ténu espoir qu’une clémence divine leur envoie de quoi rafraîchir la fournaise qui les tourmentait jour et nuit. L’autre phénomène naturel qu’ils scrutaient avec la même attention était la pluie. L’économie de la région et de l’ensemble du pays en dépendait. Le niveau de vie des paysans et autres urbains y était rattaché et oscillait en fonction des rendements d’une agriculture surtout extensive.</p>
<p>L’émigration en Europe, et en France plus particulièrement, n’avait pas encore largement ouvert ses portes aux ahfiriens ; sauf pour quelques aventuriers hardis qui avaient découvert, au risque de leur vie, la filière de l’Algérie encore considérée comme territoire français, mais dont les frontières étaient hermétiquement fermées. D’où le peu d’intérêt pour cette expatriation difficile et pleine de dangers parmi la population qui vivait de façon quasi-autarcique et dans des conditions quasi-égalitaires. Les riches ou plutôt ceux qui donnaient l’impression d’être à l’abri du besoin se comptaient sur les doigts d’une seule main. Le patriarche fit ses ablutions et retourna réveiller son épouse, sa compagne dans la fortune comme dans l’infortune.</p>
<p>En réalité, elle ne dormait plus, le fracas qui accompagnait le rituel de son époux pouvait atteindre même les voisins. Dès qu’il eut fini la prière du Soubh, il rejoignit sa couche à même le sol, et s’adressa à sa femme, sur un ton qui ne demandait ni permettait un autre avis que le sien : — « Inchallah, lui dit-il, ce matin on mangera un peu de handiya (Figue de barbarie) ; tout à l’heure on réveillera Abdallah pour qu’il aille nous chercher ce qu’il y a de bon sur le marché ».</p>
<p>L’épouse, comme d’habitude, acquiesça certaine que son opinion ne pèserait pas dans la balance de la décision. Il s’empara de son chapelet qu’il gardait toujours à portée immédiate, prit son oreiller, l’intercala entre son dos et le mur, et s’y adossa fermement. Il jeta un coup d’œil furtif à son dentier qui baignait dans un grand verre d’eau et consulta sa montre à gousset.</p>
<p>Il était à peine quatre heures trente. Après s’être raclé la gorge à deux reprises, il commença à égrener son chapelet, tant pour tenir le compte de ses invocations à Dieu que pour battre le rythme du rituel. Et puis, lentement, son esprit escalada les marches de son histoire. Il s’arrêta tour à tour à ses souvenirs lointains où il fut, comme ses concitoyens du douar, paysan quand sa terre avait besoin de ses services, et contrebandier de tissus de part et d’autre de la frontière algéro-marocaine le reste de l’année, avant qu’elle ne fut définitivement fermée par du fil de fer barbelé électrifié et des champs de mines meurtrières. Son douar, il ne l’avait quitté que depuis une dizaine d’années. Pas par nécessité d’envoyer ses enfants à l’école, comme c’est le cas des ruraux d’aujourd’hui ; mais parce qu’il fut chassé par sa propre terre, dépassé par le nombre de bouches à nourrir, il déclara forfait. Le blocus continental que la France instaura tout le long des frontières de l’Algérie avec ses voisins de l’est à l’ouest, la ligne Morice, le conforta dans sa décision. Il avait les yeux fixés sur la porte ouverte en grand, comme la seule fenêtre de la chambre, contrarié car il n’y avait pas le moindre soupçon d’air pour atténuer cette fournaise, résigné à la volonté suprême de Dieu qui, était-il convaincu, gère la vie des hommes selon son souverain gré. Quand il s’agissait de signifier le paroxysme de la chaleur d’une journée, il usait souvent de cette formule lapidaire : « même les oiseaux s’abstiennent de voler dans le ciel ».</p>
<p>Ce matin, il pensait « qu’ils n’oseront même pas mettre le bec hors du nid ». D’ailleurs, il entendait déjà les cigales qui s’époumonaient à se plaindre et remplaçaient le gazouillis des oiseaux. Une chaleur de cette intensité avait dans sa mémoire l’écho d’une journée qui remontait à l’époque où lui et sa terre faisaient encore bon ménage et se satisfaisaient l’un de l’autre. Il se voyait encore, secondé de son épouse et de ses enfants les plus vigoureux, moissonner son champ dans une atmosphère qui ressemblait à un enfer se partageant à parts égales le ciel et la terre. Et, circonstance aggravante, c’était durant le mois de ramadan, période de jeûne obligatoire dans la religion musulmane. Non seulement il leur fallut deux fois plus de temps et un effort surhumain pour venir à bout de la tâche, mais ils durent rompre le jeûne en se désaltérant de quelques menues gorgées d’une eau presque aussi chaude que celle qu’ils utilisaient pour préparer le thé. Il n’avait d’autre choix, au risque de mettre sa propre famille et lui-même en danger physique, que la désobéissance à Dieu. Avec tout ce que cet acte lui causait de mal psychologique, de remords et d’avilissement, pour s’être incliné face à un besoin corporel, une faiblesse physique qui le hantera sa vie durant.</p>
<p>Ne pas jeûner c’est le comble du péché, même si Dieu est clément et miséricordieux. Dieu est clément envers lui, mais pas lui envers lui-même. Il s’était détesté, il s’était caché pour accomplir l’irréparable psychologiquement. Des années plus tard, il n’avait cessé de penser à cet acte ignoble à son sens qui, pourtant, ne dépassa pas quelques gorgées d’eau chaude et, même si, depuis, il avait récupéré le jour non jeûné des centaines de fois. Le caquètement des poules, installées dans un coin opposé du toit-terrasse, qui permettait, entre autres, à la famille d’apprécier la douceur des nuits d’été, sortit le patriarche de son songe. Il se racla la gorge, cessa ses incantations, stoppa l’égrènement de son chapelet et tendit l’oreille. Il reconnut rapidement la voix de son épouse qui était sortie, comme à son habitude, quérir les nouvelles de son poulailler. Le ton de sa voix indiquait qu’elle avait engagé une joute verbale avec ses volailles. À en croire les bribes de remontrances qui arrivaient jusqu’à lui, elle était fort mécontente du comportement de quelques mégères volatiles qui s’autorisaient à maltraiter leurs congénères. Il reprit son rituel, mais son esprit se détacha du lointain passé pour embrasser le présent. Il ordonna alors, en esprit, les tâches qu’il entreprendrait dans son épicerie avant la prière de la mi-journée. Depuis que toute la famille avait emménagé en ville, le patriarche n’avait exercé que le petit commerce.</p>
<p>D’abord, il fut petit négociant en tissus, mais depuis que l’âge l’avait privé de la vigueur physique et intellectuelle qu’exige ce genre d’activité, il s’était rabattu sur l’épicerie, pour la routine et la facilité d’approvisionnement qu’elle offre. L’air un brin contrarié, arborant cependant les signes d’une satisfaction passagère d’avoir emporté une manche du bras de fer qui l’opposait à ses poules, son épouse, qui, par une sorte de pudeur commune à tous les hommes de sa génération, il n’appelait jamais par son prénom mais par sa filiation paternelle «bent Mohand» (la fille de Mohand), apparu face à lui dans l’attitude de quelqu’un qui envisage de rendre des comptes. Le souffle un peu court, elle lui détailla la correction, à coups de tige de roseau, qu’elle avait infligé aux poules récalcitrantes à ses consignes, notamment la rousse qu’elle possédait depuis longtemps. — «Elle se prend pour la patronne du poulailler, lui dit-elle, et s’arroge le droit de maltraiter ses congénères. Moi qui pensais que seuls les hommes cultivent l’égoïsme ! Ah, les poules n’ont rien à leur envier…» — «Si elle t’irrite à ce point, pourquoi, lui répond-t-il, ne pas la vendre ou mieux encore nous l’offrir en repas ?».</p>
<p>Ce genre de plaisanterie la laissa coite. Elle rejoignit sa couche, se mît sur son séant, les jambes croisées, le dos légèrement vouté et pris son chapelet. Avant de commencer à psalmodier les louanges à Dieu, elle préféra régler quelques questions qui semblaient s’im contre tous les maux qui jalonne le parcours de la vie. Le patriarche, peu enclin à ces croyances en des saints de bas étage, quoiqu’il lui soit difficile d’afficher un net refus, ne formula pas franchement son acceptation ; il marmonna son expression favorite : — « Seul Dieu peut t’exaucer. Adresse-toi à Lui seul ! ». Néanmoins, son attitude conciliante et surtout plus prudente dénotait une certaine crainte d’attirer les foudres de ces saints, puisqu’il les jugeait indignes d’une telle sollicitude. Elle lui lança alors, tout de go, avec un tantinet reproche, sans plus de peur de perdre l’autorisation acquise que d’essuyer sa colère, un reproche sous forme de rappel : — « Cela fait longtemps que tu devais t’acquitter de ta dette à l’égard de ton ancêtre ! » Il s’agissait d’un engagement solennel qu’il avait pris, d’offrir annuellement un sacrifice en l’honneur de son ancêtre qui le protégerait, ainsi que sa famille, et leur faciliterait l’obtention de bienfaits de la vie. Pour appuyer ses dires, elle lui fit remarquer une situation que la réalité ne pouvait désavouer : — «Plus tu tardes à honorer ton engagement, moins ta santé est bonne et tes affaires moins prospères. Ne vois-tu pas que tu as été malade à deux ou trois reprises pendant cette période durant laquelle tu tardais à tenir ta promesse. Et puis ton fils, Abdallah, n’a-t-il pas échoué dans ses études ?».</p>
<p>Sans aller jusqu’à lui avouer qu’il trouvait son raisonnement juste et ses paroles judicieuses, il se contenta, en guise de réplique, d’une toux légère et d’un soupir qui dénotaient le remords. Il hocha la tête en signe de reproche à lui-même et reprit sa litanie. Se montrer hautain, presque distant à l’égard de sa femme, ne pas reconnaitre qu’elle pouvait avoir raison, était une réalité quotidienne vérifiable chez certains hommes pour qui l’épouse doit se soumettre à l’autorité de son époux, sans autres conditions. Chez le patriarche, les choses n’étaient pas aussi excessives, même s’il ne tolérait absolument pas que sa femme ait le dernier mot ou encore moins raison à ses dépens. Ses responsabilités réelles dans la famille se limitaient à tenir le rôle honorifique d’épouse du patriarche et en pratique à s’occuper du poulailler et, à de rares occasions, à filer quelques rouleaux de laine et les vendre pour se procurer de quoi faire face aux dépenses inhérentes à ses pérégrinations, telles que des offrandes en bougies ou en espèces. Pour accomplir ce devoir sacré, elle ne se faisait pas transporter, car elle avait le cœur à l’endurance que nécessite la marche à pied et surtout pour l’économie qu’elle permet. Même s’il l’autorisait systématiquement, quand les circonstances étaient favorables, à accomplir ce qu’elle considérait comme un devoir religieux, c’était à lui que revenait le dernier mot quant à l’utilisation de son temps en dehors de la maison. Comme le veut l’adage selon lequel tout homme d’autorité doit « tenir suffisamment pour pouvoir se permettre de céder ». C’est pourquoi les permissions que le patriarche accordait à sa femme étaient limitées. Aussi ne concédait-il son autorisation que temporairement, et seulement pour les endroits connus de lui, et obligatoirement dans un créneau horaire qui ne dépassait jamais soit la matinée, soit l’après-midi. Autre condition sine qua non, c’est qu’elle devait se faire accompagner par un membre de la famille. Malgré toutes ces contraintes dont s’entourait la permission maritale, il est à croire qu’elle appréciait bien ce genre de liberté que beaucoup de femmes, cloitrées et soumises à des rituels strictes, lui enviaient. En effet, que de femmes ne purent retrouver leur liberté de mouvement qu’à la mort de leur époux et à un âge avancé. Comme il n’arrivait pas à se concentrer sur ses prières, le patriarche s’ouvrit à sa femme : —«Tout compte fait, j’irai lundi prochain, jour de marché, voir si je peux trouver un chevreau pour honorer mon engagement et ainsi j’aurais payé ma dette. Mais au préalable, ajouta-t-il, il faut en informer Mohamed afin qu’il puisse mettre à notre disposition son camion. Il faut aussi prévenir tous les membres de la famille pour qu’ils préparent l’événement, et surtout il faut rouler suffisamment de couscous. À l’épicerie il y a assez de semoule, je viens de m’en approvisionner. S’il manque quelque chose que nous n’avons pas, il faudra me prévenir suffisamment à l’avance. » Sur ces injonctions il s’aperçut que l’heure avait tourné et que les premiers rayons de soleil n’allaient pas tarder à ajouter à cette étuve. — «Il est temps, dit-il, de commencer à réveiller tout le monde ». À peine eut-il fini sa phrase qu’on entendit le couinement des charnières et le bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme. — «Ah ! Voilà Fatima qui s’est levée, signalait Bent Mohand, Mohamed ne va pas tarder non plus».</p>
<p>En effet, Fatima cheville ouvrière de toute la mécanique familiale avait le devoir, et aussi l’habitude de se lever la première dans la famille, après, bien entendu le patriarche et sa femme, qui s’obligeaient à leur rituel par piété et aussi par devoir d’ascendance et de protecteurs. Elle avait donné à Mohamed, son époux depuis un peu plus de dix ans, et par ricochet au patriarche, quatre enfants, dont trois garçons qui augmentèrent son importance dans la hiérarchie familiale. Deux de cette fierté de la famille allaient sur l’adolescence. Le troisième était encore un bébé qui survécut, presque miraculeusement, au destin funeste qui emporta dans la tombe successivement trois autres garçons. Tous étaient morts de maladies restées mystérieuses tant pour la médecine traditionnelle que pour les foukahas (personnes ayant appris le coran par cœur et s’en servaient pour faire des talismans) dont la prétention était de débarrasser les humains des démons (djinns) et de toutes sortes de maladies physiques et mentales, ou des mauvais sorts jetés par des jaloux ou des ennemis. La médecine moderne représentée par un étranger, qui avait le titre de seul médecin, mais dont les compétences portaient à douter, ne fut pas non plus d’un quelconque secours pour le troisième qui en avait bénéficié. La fille était certes déclassée par rapport à ses frères, cependant, sa condition de fille unique pour le moment, lui permettait de prétendre à un statut meilleur que celui que l’on accordait en général aux filles.</p>
<p>La petite société commença à s’animer. On entendait du va-et-vient dans la cour, les fracas des ustensiles de cuisine, les chuchotement de « Sbah Al Khir » (Bonjour), les raclements de gorge, et autres caractéristiques d’une matinée ordinaire. Comme dans une fourmilière, chaque membre s’adonnait avec une spontanéité routinière à la tâche que son âge, son rang et son degré de responsabilité lui conféraient. Fatima, axe principal atour duquel s’articulaient toutes les responsabilités domestiques, se dépêcha d’entamer sa journée de labeur qui commençait de bonne heure et finissait tard dans la soirée, après avoir rappelé à son mari qu’il était temps d’aller travailler et vérifié que son bébé allait bien et dormait paisiblement. Il lui fallait toujours s’assurer auparavant que ses enfants allaient bien. Alors, ce matin, comme tous les matins passés et à venir, elle se dirigea vers le portique à demi clos par un mur où dormaient, non loin de leur oncle encore adolescent Abdallah, ses deux garçons. Quant à sa fille, elle se blottissait contre sa tante Yamina qui attendait de convoler en justes noces, à l’autre extrémité du portique. Comme il faisait très chaud et que les deux garçons avaient rejeté la couverture au-delà de leurs pieds, elle les observa et hésita à les recouvrir tellement ils fondaient de sueur. Par la même occasion, elle se tourna vers Yamina, la secoua légèrement et lui chuchota : — « Lève-toi pour allumer le feu. Bientôt tous vont venir prendre le petit déjeuner. « Elle se hâta, ensuite, à pétrir le pain, aliment fondamental dans la nourriture de la famille. Quelques minutes plus tard, en plein milieu de la cour, Yamina s’affairait déjà à remplir le braséro de charbon de bois, en installant dessus un conduit de fumée pour éviter que la fumée ne s’éparpille dans la maison. Le temps d’activité de la communauté étant calqué sur le soleil — à l’exception des horaires des établissements modernes : l’école et les administrations, qui, évidemment, suivaient un rythme fixe indépendant de la volonté du dieu Râ — la journée de travail se dilatait donc en fonction des saisons. Durant la période estivale où l’aube et le crépuscule s’étirent plus que durant toutes les autres saisons, la journée de travail du patriarche devenait très fatigante.</p>
<p>Heureusement pour lui, il avait ses deux petits fils qu’il mettait à contribution durant les vacances scolaires sous le prétexte de leur apprendre à être des hommes, autrement dit à être responsables. Malheureusement pour ces derniers, ils se trouvaient privés de la possibilité de profiter de leurs vacances, période de répit pour oublier et se remettre d’une politique scolaire tyrannique. Il instituait donc un planning d’occupation partagé entre lui et ses petits fils. Le matin, dès que le soleil pointait son premier rayon, alors que ses petits fils prolongeaient leur sommeil jusqu’à ce que le repas du matin soit disposé sur la table basse, il lui revenait d’ouvrir l’épicerie pour capter le flux matinal de demande de produits alimentaires que nécessite la préparation du petit déjeuner et les tâches ménagères qui s’accomplissent de bonne heure.</p>
<p>Dès la dernière bouchée du petit déjeuner avalée, le relais de la responsabilité de l’épicerie passait à l’un des deux ; l’autre était ipso facto soit astreint à aider le patriarche, le jour de marché, à faire les courses pour les cellules intra et extra maisonnée, soit se retrouvait libre à disposer de son temps comme il l’entendait. La règle était qu’ils s’arrangeaient entre eux pour concocter un planning de partage équitable des responsabilités qui leur incombaient, même si la triche tentait l’un et l’autre en fonction des distractions auxquelles ils s’adonnaient. &#8211; période caniculaire en arabe. Petite quantité de terre prélevée d’un endroit bien indiqué dans l’enceinte du mausolée en guise de relique ou talisman, remède contre tous les maux physiques et mentaux. &#8211; marabouts, saints que la croyance populaire place en intermédiaires entre Dieu et les hommes .</p>
]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Bribes de vie. Ahfir. « L’ortie a plusieurs vertus mais pas celle que j’attendais d’elle »</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/17572</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 27 Jun 2020 11:34:06 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[ahfir]]></category>
		<category><![CDATA[récit]]></category>
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					<description><![CDATA[J’étais en seconde au lycée « Abou Lkhayre » à Berkane. Je ne sais même pas si c’est la bonne appellation du niveau auquel j’appartenais. Des années ont passé et beaucoup d’eau a coulé sous les ponts pour que je puisse me souvenir de l’intitulé exact du niveau dont je fais mention. Tellement de changements ont bouleversé &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>J’étais en seconde au lycée « Abou Lkhayre » à Berkane. Je ne sais même pas si c’est la bonne appellation du niveau auquel j’appartenais. Des années ont passé et beaucoup d’eau a coulé sous les ponts pour que je puisse me souvenir de l’intitulé exact du niveau dont je fais mention. Tellement de changements ont bouleversé la sphère de l’éducation nationale, que je prie le lecteur d’excuser les failles de ma mémoire que le temps a trop chargée. Pour les nostalgiques de ce lycée, je fais un effort et leur indique de placer le curseur du temps entre 1970 et 1971.</p>
<p>Moi, je l’aurais appelé « Abou Achharre », ce qui signifie « celui qui dispense le mal, l’antonyme de son vrai nom: « Abou Al Khayre » qui signifie « celui qui dispense des bienfaits ». Il y avait de quoi l’affubler de ce quolibet. Des trois années que j’ai passées comme interne à ce lycée, ma mémoire ne retient que quelques établissements justifiant cette appellation abjecte: la prison, le service militaire et l’internat de ce lycée. Les trois institutions partageaient au moins un des objectifs qu’en principe la société leur assigne: apprendre la bonne conduite à leurs pensionnaires.</p>
<p>L’internat d’Abou l’Khayre pouvait se prévaloir et même se vanter d’avoir réussi un bouquet de ce qui se pratiquait ailleurs: la torture morale dans le gan de ce que l’on voulait être une discipline stricte et un régime alimentaire indigne d’un être humain et qui ne peut produire que des mal et sous-nourris. On voulait faire de nous de « vrais hommes », leurs pratiques en ont produit des sous-hommes. J’espère que je ne porte pas un fort préjudice aux souvenirs trop élogieux de certains laudateurs du temps passé, abritant des cœurs nostalgiques frétillant à la moindre évocation même passagère des années soixante-dix du siècle dernier. Les années bonheurs comme aimeraient bien les appeler beaucoup d’ahfiriens nostalgiques. Ce n’est pas le moment de faire une analyse comparative entre les trois institutions pour les départager pour la palme de la répression. Nos pauvres parents n’auraient pas eu une préférence de l’un par rapport aux autres établissements pourvu que leur progéniture, quel que soit l’ampleur des sacrifices demandés, connaisse le chemin de la réussite qui mène à la gloire et la richesse qu’un emploi public était censé procurer.</p>
<p>A l’époque, ce chemin du salut dans la vie passait obligatoirement, pour ceux qui, comme moi, avaient été orientés pour emprunter la section littéraire, par l’internat d’Abou Lkhayre. Les chanceux qui avaient l’esprit scientifique ou technique, se glorifiaient d’être accueillis par les internats des lycées d’Oujda. Dès que — comme bien d’autres cependant pas des masses—, j’ai pu franchir le barrage — ou devrais-je dire le purgatoire— qui sépare le collège du lycée, mon microcosme se divisa en deux catégories: ceux qui partaient comme moi et ceux qui restaient. Avec les premiers je discutais en pair et avec les seconds mon discours traduisait un détachement, une fierté empreinte de modestie, car ceux qui partaient avaient acquis un avantage social, une dignité plus grande par rapport à ceux qui restaient. Tout le monde reconnaissait le privilège de pouvoir aller au lycée, même si c’est à Berkane et non à Oujda, l’immense ville connue pour ses grands et fastueux lycées et ses internats rassemblant des milliers de pensionnaires venus des fois de régions loin de plus de 370 km, comme Figuig, Taza, Nador, etc. Berkane était beaucoup plus connue comme une ville agricole, —d’ailleurs Abou L’khayre, fut à l’origine un lycée agricole—   célèbre par l’abondance de ses agrumes, mais aussi par le caractère tranché de ses habitants peu enclins à la transigeance et ayant la main prompte à frapper à l’arme blanche. Le quartier Bouhdila était fort célèbre par sa pauvreté mais surtout comme étant le far-West de la ville.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>*</strong></p>
<p>Il me souvient encore quand, après avoir effectué les formalités de la première inscription au lycée en tant qu’interne novice, nous reçûmes la longue liste des choses obligatoires, car indispensables que nous devions, dès le premier jour de la rentrée, apporter. Ce trousseau comportait entre autres: une blouse de couleur grise, un pyjamas, deux serviettes de tables, deux serviettes de toilettes, une grande serviette de bain, deux gans de toilettes, une brosse à dent, du dentifrice, une savonnette, du shampoing, un coupe-ongle, une brosse à cheveux ou peigne, une trousse de toilette, deux cadenas&#8230; La liste était tellement longue et comportait des choses dont je ne connaissais ni le nom, ni l’usage. Ma vie était réduite à peu de choses et le grand nombre d’articles demandés me fit transporter dans un univers imaginaire où tout était blanc, synonyme de pureté, de propreté, de modernité où tout devait étinceler. Les lieux qui allaient nous recevoir étaient, selon mes fantasmes, dans une impeccabilité à toute épreuve. Aussi, me devais-je de relever le défi. Alors, comme je ne pouvais mettre à contribution, outre mesure, le maigre budget familial, je recourus à l’aide matérielle de ma tante dont le mari était émigré en France et qui, par conséquent, pourrait disposer de certaines de ces choses qui m’étaient demandées. C’est ainsi, que c’est chez-elle que je dénichai, dans une armoire où elle rangeait des trucs qu’elle n’utilisait jamais, un gan de toilette, un coupe-ongles, un sac fort présentable pour me donner l’aspect digne des lieux qui m’attendaient, mais que je devais rendre dès que la bourse de mes parents se serait ouverte un peu plus généreusement et m’aurait permis d’acheter le mien.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>*</p>
<p>Le jour « J », je me suis réveillé relativement tôt par rapport à d’habitude. J’estimais qu’il y avait de quoi justifier ce sacrifice. Et il fallait commencer par le commencement, qui était de préparer mon paquetage. Pour parer à tout oubli fâcheux, je disposais fiévreusement d’un côté, en amas mes acquisitions et de l’autre le sac dont je ne fus pas si peu fier malgré qu’il ne fut que d’emprunt ; la liste du trousseau entre les deux. Scrupuleusement je cochai sur ma liste l’article pris dans l’amas et rangé dans le sac, quand j’eus fini, une satisfaction incomplète et même emprunte de désolation voire d’amertume me submergea. Certains objets étaient vieux et usagés et je les considérais comme indignes des lieux qui m’accueilleront. Ma mère qui me voyait fort dérangé au point de vociférer, essayait de s’enquérir du motif de mes hurlements répétés. Mais comment pouvais-je expliquer mon irritation à propos d’un gan de toilette complètement usé et souillé de taches indélébiles à quelqu’un qui n’a de toute sa vie connu que la pierre ponce, le savon à bon marché à multi-usage et le rhasssoul à l’état primaire?</p>
<p>Vaille que vaille je m’accommodai du résultat des efforts que je ne cessais de déployer déjà depuis plusieurs jours. Je bouclai mon sac et le rangeai soigneusement comme s’il contenait des objets fragiles ou précieux dans une fenêtre aveugle qui servait de lieu de rangement. Il fallait, maintenant que la mission principale fût accomplie, de coordonner l’heure de départ et donc d’arrivée à l’internat avec mes amis avec lesquels je partageai cette ascension sociale. On devait y arriver avant dix-huit heures, le trajet entre Ahfir et Berkane, à l’époque durait en moyenne une demi-heure. Comme il valait mieux être à l’avance qu’en retard, nous nous accordâmes alors de nous retrouver à la place des taxis au plus tard à dix-sept heures. L’union ne fait pas seulement la force, elle rassure et procure la tranquillité nécessaire pour affronter l’inconnu. Nous étions une bande de cinq adolescents, à nous être promis de rester soudés les uns aux autres pour accueillir le bon comme le mauvais qui pourrait nous arriver. <strong>En réalité nous n’étions que quatre, à parité entre les nationalités marocaine et algérienne</strong>, à nous sentir liés par un serment tacite mais indéfectible nous liant les uns aux autres. Ce fut du moins ce que nos cœurs nous ressassaient jusqu’au jour où le temps leur infligea un démenti cinglant. Le cinquième avait un rôle d’appoint. Dans notre quartier, les grands moments comme celui que nous vivions n’étaient pas vécus seulement à titre individuel ou collectif entre les acteurs directement concernés, autrement dit nous les cinq adolescents. Il fallait aussi tenir compte de l’entourage, de cet environnement humain qui contraignait ses membres à un rituel que nul ne pouvait transgresser sans sentir le poids d’une excommunication de cet environnement social. D’où la nécessité de sacrifier à ce sentiment de solidarité intra-générationnel et aussi intergénérationnel qui animait tout ahfirien quelle que soit sa condition. Alors, en fin de matinée, avec un brin de fierté que traduit un sourire aux lèvres, je fis le tour des voisins avec ou sans parenté avec ma famille, y compris les commerçants, pour leur annoncer mon départ imminent, prendre congé d’eux, et demander leur bénédiction et leurs prières en ma faveur.</p>
<p>En fin d’après-midi quand le départ inévitable s’approcha, ma grande famille se réunit à l’occasion autour d’un repas à base de msemmen, de harcha et bien évidemment de thé à la menthe, un rituel quotidien, mais qui prit plus de cérémonialité ce jour de mon départ. A la fin du repas qui coïncida avec ma décision de partir pour l’exil temporaire voulu et recherché, je fus enlacé, à tour de rôle, entre les bras de tous les présents à cette mini-cérémonie de départ, à l’exception de mon grand-père pour lequel je me contentai de baiser plusieurs fois le sommet du crâne et le dos de la main droite. Il était le patriarche et il ne sied guère à son rang de souffrir des effusions de sentiments. Quant à mon père, il se trouvait dans son pays d’immigration à endurer l’isolement pour entretenir financièrement la famille. Quand j’eus fini de faire le tour des membres de la famille présents, mon grand-père dégagea sa main droite de la manche de son djellaba afin qu’il puisse farfouiller librement dans sa traditionnelle sacoche (Zaâboula). Il en retira quatre pièces de un dirham chacune, me les mit dans la main et formula une prière qui devait clore cette cérémonie de mon départ. Cette somme couvrait les frais de transport à l’aller et au retour ; entre les deux je ne devais avoir aucune dépense. L’air crispé j’allai vers l’inconnu, un inconnu, à mon sens, qui mérite, certainement, de sacrifier le présent et ses accommodements à un futur plein d’espoirs et fort prometteur. C’était une ascension sociale, qu’il fallait mériter à tout point de vue.</p>
<p><strong>*</strong></p>
<p>Le taxi nous déposa à l’entrée de la ville exactement en face du grand portail sud du lycée. C’était l’entrée officielle des internes. Au loin dans une immense cour nous voyions des jeunes déambuler individuellement ou en groupe. Ils étaient tous vêtus de gris. On dirait une petite plage envahie par des goélands gris. C’était un dimanche, le jour du repos dominical, ce qui explique l’ouverture du portail pour faciliter l’accès aux internes en l’absence du chaouch préposé à sa fermeture et son ouverture. Nous marquâmes un temps d’hésitation et nous nous jetâmes des regards questionneurs : « que doit-on faire ? » Eh bien il fallait y aller ! Il fallait entrer, il fallait franchir ce Rubicon qui était le portail. Le plus hardi d’entre-nous le poussa et il s’ouvrit docilement. C’est à partir de cette limite, cette frontière, que nous devions nous mettre en conformité avec le règlement de l’internat. On ne pouvait y pénétrer sans la tenue réglementaire. Nous sortîmes de notre sac la fameuse blouse grise que nous détestâmes, sans répit, trois ans durant. Nous la revêtîmes en se moquant les uns des autres et en se désignant de sobriquets disgracieux. C’était juste pour détendre une atmosphère crispée. Cette scène me rappelle une autre plus respectable par sa sacralité. C’est le cas des pèlerins qui se doivent de revêtir l’Ihram pour être en état de consécration rituelle et pouvoir pénétrer dans les lieux sacrés de l’islam. Le dernier parmi nous qui franchit la ligne de démarcation entre l’espace de liberté et celui de l’obéissance aveugle, referma le portail avec minutie, doucement, lentement, discrètement pour éviter tout claquement qui aurait attiré l’attention sur notre entrée. Nous avançâmes vers notre destin lestés de nos affaires. Au fur et à mesure que nous approchions du premier conglomérat de blouses grises, les regards nous scrutaient de haut en bas et de bas en haut, des murmures imperceptibles nous parvenaient, puis un grand gaillard pas mal habillé nous aborda sur un ton de commandement: « vous êtes des nouveaux ? En chœur nous répondîmes « oui. » « Alors, mettez vos affaires quelque part, nous précisa-t-il, et à dix-huit heures trente mettez-vous en rang avec les autres en face du réfectoire&#8230; C’est le bâtiment là-bas », avec sa main il nous désigna un bâtiment à hautes fenêtres à côté duquel nous venions de passer. Sur ce, il nous quitta et alla rejoindre un autre jeune qui semblait être son pair.</p>
<p>Une demi-heure avant dix-neuf heures, l’heure du dîner, les maîtres d’internat, qui étaient tous des externes et dont nous fîmes connaissance par le bouche-à-oreille appelèrent à une réunion générale en tapant des mains et en invitant les nouveaux internes et les anciens, moins d’une dizaine, disséminés en petits groupes à travers la grande cour du lycée, à se diriger vers la salle du réfectoire. Dès que tout le monde fut rassemblé comme un troupeau en face de la porte d’entrée, un trentenaire à l’aspect athlétique, que l’on nommera par la suite le coq, dénommé ainsi parce qu’il arborait fière allure et une barbichette au bas de son menton, grimpa les quelques marches d’un petit escalier permettant l’accès au réfectoire surélevé par rapport au sol et entouré comme un vrai chef de tous les maîtres d’internat. Juché  sur ce promontoire qui dominait la foule d’adolescents en blouse grise il se présenta à nous en français en ces termes : « Je m’appelle MIRALI (*), — il omit intentionnellement de dire son prénom qui était Abdelhafid— je suis l’adjoint au surveillant général de cet internat ». Aussitôt des chuchotements se déclenchèrent pour s’assurer de la nationalité de ce monsieur qui voulait se présenter sous les auspices d’un homme à poigne. Déjà le fait de parler français conférait une certaine aura de respect voire de crainte, mais en plus avoir un nom à forte connotation française, c’était résolument vouloir impressionner fortement, et pourquoi pas pour toute l’année scolaire, les ouailles qui formaient l’assistance. La vague de chuchotement s’écrasa contre le roc de la vérité lorsqu’on découvrit dans tous les rangs formés quatre par quatre le prénom marocain de la vedette de cette cérémonie de baptême des nouveaux pensionnaires. Il rétablit, avec l’aide de ses lieutenants, l’ordre et le calme en brandissant d’ores et déjà la menace des sanctions à l’égard des récalcitrants et des perturbateurs de ce baptême. Il nous tint, à la spartiate, le discours suivant : « Vous êtes des internes, vous n’êtes plus chez-vous (comprendre que vous n’êtes plus libres)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>(*)- Rendu à son arabité, ledit nom s’écrit et se prononce «MIR-ALI»</p>
<p>Vous vous réveillez à six heures, l’étude débute à six heures trente, le petit déjeuner est servi à sept heures trente, le repas de midi est à douze heures trente, après la fin de la journée des cours, tout le monde rejoint l’étude à dix-huit heures, le dîner est servi à vingt heures, et vous montez dans les dortoirs à vingt heures trente minutes, après avoir fait votre toilette, vous vous couchez à vingt et une heure, l’heure à laquelle les lumières seront éteintes. Chaque vendredi-soir on vous emmènera au bain public. » Puis une pluie d’interdits s’abattit sur notre liberté : »Il est interdit de fumer, continua-t-il, il est interdit de boire (du vin), il est interdit, et ce quel que soit le motif invoqué, de sortir de l’enceinte du lycée pendant toute la semaine, pendant les heures où vous n’avez pas cours vous rejoignez obligatoirement la salle de permanence, il est interdit de s’approcher des portails du lycée, il ne vous est permis de quitter l’internat que pendant le week-end après avoir obtenu la permission soit pour « la grande ou la petite sortie »  et bien évidemment si vous n’êtes privés de sortie pour désobéissance au règlement que je suis en train de citer. Toute infraction grave au règlement intérieur de l’internat entraîne, en conséquence, une lourde sanction qui peut aller de la convocation des parents pour un avertissement ultime jusqu’à l’exclusion temporaire ou même définitive de l’internat, en passant par la privation de la grande ou petite sortie&#8230; Les maîtres d’internats —sous entendre mes auxiliaires— vous détailleront les règles à observer au réfectoire, au dortoir, dans la cour, dans la salle d’étude, etc. »</p>
<p>Ce discours martial me glaça le sang, une onde d’inquiétude, voire de peur me traversa de haut en bas. Je regardai autour de moi et je constatai la pâleur des visages traduisant une sourde inquiétude. Que va-t-on faire de nous ? Un fait inattendu émana de ce chef absolu, ajouta à notre stupeur : en tête de l’un des premiers rangs, un adolescent, tout naturellement mit ses mains dans ses poches, à la fin de son discours martial, ce potentat s’en aperçut. Du pied, traduisant une morgue insultante, il lui asséna un coup à l’une des mains en accompagnant son geste hideux de l’ordre suivant: « Pas de mains dans les poches ! » Aucune réaction de la part de qui que ce soit, l’assistance resta figée, elle reçut, résignée, le geste obscène, diabolique, qui lui asséna une chape de plomb que ne dissipera que le temps. Nous étions encore au tout début des années soixante dix, nous n’avions pas les moyens pour suivre les événements qui secouaient à l’époque la France, le pays des événements de mai 1968 où il était solennellement déclaré qu’il était « interdit d’interdire », et internet, qui a démocratisé l’accès à l’information mais malheureusement aussi à la désinformation, n’existait pas encore. Nos conditions matérielles et notre conscience politique peu développée, nous astreignaient à nous soumettre, à nous laisser choir dans la nasse de la domination de quelques potentats autoproclamés, même si avec une brindille d’indignation qui nous chatouillait le coeur.</p>
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<p><strong>*</strong></p>
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<p>Bon gré mal gré nous nous habituâmes à se réveiller en sursaut au battement des mains des pions, à entendre leurs hurlements nous poussant à nous dépêcher de ranger notre lit et faire notre toilette, à utiliser une eau glaciale pour se nettoyer en faisant la queue devant de vieux robinets. J’étais encore imberbe et de ce fait je pouvais bénéficier de quelques minutes de sommeil plus que les poilus. La scène que je ne pus oublier et que je n’oublierai à coup sûr jamais, c’est la queue que nous faisions aux portes des deux toilettes pour environ 25 ou 30 personnes qui devaient satisfaire à leurs besoins les plus urgents en moins de trente minutes, les coups de poings de plus en plus forts que nous y donnions pour que les occupants de ces lieux se hâtent de sortir. Je n’ai pas non plus oublié cette odeur âcre que dégage cette couverture à bon marché, mince comme un papier d’emballage et dont la couleur tire au noir. Il fallut beaucoup de temps pour que mon odorat s’en désintéresse et que mes narines s’accommodassent des picotements que cette odeur leur infligeait. Mais ce à quoi je ne pouvais absolument pas m’habituer, c’est de rester tout le temps sur ma faim. Dans la salle d’étude je faisais mes devoirs consciencieusement et scrupuleusement, mais aussi je comptais les minutes pour que l’heure du repas arrive. Un jour dans la semaine on nous servait à midi des haricots secs cuits dans une sauce abondante. Ah ! Ce que nous apprécions et nous attendions ce jour de la semaine. C’était le seul jour et le seul repas qui nous rapprochait d’un état de relatif rassasiement. On l’appelait le grand jour, on se félicitait de l’avènement de ce plat. Mais à Abou Lkhayre un bien n’est jamais sans son pendant de mal. Un autre jour de la semaine on nous gavait régulièrement de protéines fournies par les bestioles dont était farci le plat de lentilles. On ne pouvait fendre une lentille sans dégager une bestiole noire. Au début ce spectacle me coupait l’appétit mais la faim m’obligea à simuler le tri entre les lentilles farcies de ces bestioles et celles saines, à la longue la faim eut raison de mes précautions et je mangeais sans me soucier de quoi que ce soit. Il fallait coûte que coûte remplir l’estomac pour éviter qu’il gargouille à longueur de journée et endurer le mal de la faim. Il arrivait qu’avant le repas de la mi-journée certains grands mangeurs criaient de faim. Notre drame se jouait aussi au petit déjeuner. Tous autant que nous étions, nous vivions modestement chez-nous, mais au moins le problème de la quantité ne se posait pas. Nous avions droit à autant de café ou de thé que nous voulions, le pain nous était servi en morceaux en vrac ou en grand pains que nous consommions selon notre faim. A Abou Lkhayre, nous avions strictement droit à un seul verre de café au lait, à environ le huitième d’un pain du boulanger et une petite boule de quelques grammes de beurre. Ce qui était loin de satisfaire nos besoins nutritionnels en tant qu’adolescent à la force de l’âge. Pour parer à cette calamité, notre groupe s’ingénia à économiser sur la part du pain du soir. Le dicton ne dit-il pas que la nuit est une pente ? La faim quand elle s’installe durablement parmi les membres d’un groupe elle rogne indubitablement la part de bien qui constitue le rempart contre nos pulsions d’autoconservation aux dépens des plus faibles. J’ai vécu à l’internat d’Abou Lkhayre des scènes où le fort se taillait la part du lion lors du partage du repas. Les autres se contentaient de ce que leur co-pensionnaire puissant leur laissait.</p>
<p>A titre anecdotique, je me permets de rapporter des faits fort significatifs du climat de sauvagerie qui régnait à l’internant d’Abou Lkhayre ou du moins parmi certains groupes de ses pensionnaires à cause de la sous-nutrition chronique que nous subissions. Dans chaque milieu humain il existe des personnes qui se distinguent de l’ensemble ou qui se détachent du groupe par leur comportement quotidien ou face à des événements heureux ou fâcheux. C’est naturel. Quand une personne est soumise à une frustration psychique ou physiologique, la part de l’animalité qui le pousse à la cruauté et à la violence prend plus de place aux dépens de son humanité. C’est dès lors l’exhibition agressive de la force pour réaliser ses fins, notamment les plus vitales. Une telle attitude je l’ai vécue lorsqu’un jour à midi quelqu’un prit ma place habituelle avec ma bande de copains dans le réfectoire. Comme il refusait obstinément de rejoindre sa place initiale, par un esprit conciliant, je cédai temporairement à son caprice. C’est alors que je me trouvai dans l’obligation de me mettre à la seule place qui était restée libre. La malchance voulut qu’elle soit avec « le pourfendeur ». Nous désignions ainsi un campagnard vingtenaire, un vrai rustre, il avait un physique taillé dans le roc, un visage aplati et une large mâchoire inférieure soutenant une bouche large pleine de dents déchaussées. Il était tout le temps affamé. Il braillait après tout le monde, mais moi il m’épargnait. C’était à cause du lien familial qui existait entre nos ascendants. Nous avions un lien certes ténu mais familial quand même. Ma grand-mère maternelle était la sœur de son père, autrement dit sa tante paternelle. Nous nous n’étions jamais connus avant notre rencontre à l’internat. Le hasard voulut que ce lien familial longtemps ignoré, soit ravivé dans la détresse. Ce jour où je fus délogé de ma place habituelle au réfectoire, je chus à la table qu’il dominait comme un lion. Et comme le hasard ne fait pas les choses à moitié, il ne restait de vide que la place mitoyenne avec la sienne. En réalité, tout le monde l’évitait au réfectoire. Il y avait de quoi s’inquiéter de son voisinage. Il avait une conception léonine de la justice au moment du partage du repas. Quand il me vit prendre place à sa gauche, il me jeta un mauvais regard, se rembrunit, puis tailla dans le tas de nourriture que contenait le plat au milieu de la table, une part qui, certes, était plus grande que celles qu’il distribua aux autres pensionnaires, cependant ne rendait pas justice à mon droit d’avoir une part plus conséquente. Pour apaiser sa conscience qui, sûrement, le réprimandait pour avoir forfait à la solidarité familiale, il se pencha vers moi et me murmura presque à l’oreille:  « Cousin, ne te mets plus jamais à ma table ! ».</p>
<p>La faim avilit, le manque de liberté réduit à l’état de sous-homme. Quand la dignité est bafouée, piétinée l’émotivité est à fleur de peau et la sensibilité se mue en effondrement. Un pensionnaire qui rejoignit notre groupe sur le tard, nous confia qu’au début de son séjour, il se cachait dans le noir pour pleurer. Tout lui manquait et sa carapace ne pouvait en supporter plus, alors avant la fin de l’année scolaire il nous fit ses adieux pour un départ à l’étranger.</p>
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<p><strong>*              </strong></p>
<p>Je comptais les jours. Je maudissais violemment le lundi ; le mardi je le haïssais un peu moins ; le mercredi, c’est le milieu de la semaine et je m’imaginais sur le versant opposé de la montagne, que mon esprit escaladait péniblement chaque semaine, en train d’entamer la descente ; le jeudi le sourire revient sur mes lèvres ; le vendredi c’est le grand jour, c’est le jour majestueux, c’est la porte grand-ouverte sur la liberté dans toutes ses acceptions même culinaires et nutritionnelles. C’est le jour de « grande sortie », le jour où il me hâte dès six heures du matin de rejoindre mon chez-moi en fin d’après-midi, pour me débarrasser pendant deux jours de la maudite blouse grise qui pensais-je me donnait un aspect lugubre, triste, renfrogné, pour souffler, pour manger à ma faim, pour gambader librement dans les rues, pour aller raconter mes mésaventures aux copains encore collégiens, pour veiller jusqu’à trois, quatre heures du matin, pour ne pas recevoir l’ordre de me réveiller à six heures du matin, pour ne pas me mettre en rang pour aller manger, pour ne pas faire la queue pour faire mes besoins naturels, ou ma toilette, pour entrer et sortir de chez-moi quand il me chante, pour oublier pendant juste deux jours entiers que pour apercevoir ne serait-ce que de loin, l’extérieur, ce vaste espace qui signifiait pour moi tous les aspects de la liberté, je devais m’approcher subrepticement et en toute discrétion du portail, afin de ne pas éveiller les soupçons des pions en charge de nous surveiller dans la cour, pour ne pas me faire clouer le bec, par des « chuut » et un regard sévère, parce que je glissai un mot à un camarade pendant l’étude, pour ne pas entendre la main du maitre d’internat taper énergiquement sur son bureau parce qu’un léger bruit se lève dans la salle, enfin pour me déshabituer à être réglé comme du papier à musique.</p>
<p>Les jours passaient et l’intensité de mon renâclement à cette vie « moniale » diminuait. Je souffrais la faim, la privation de liberté mais je me fixais inlassablement sur mon objectif. Il fallait que je réussisse et peu m’importait les sacrifices. Alors je fis l’impasse sur tout ce qui était contraire aux moindres droits humains (tels que je les comprends presque 50 ans après). Je fonçais tête baissée dans le tas des emmerdes. Je ne voyais que le bac et l’après-bac. Je visais Rabat, la capitale, cette ville qui me ferait, en accédant à son université, rejoindre les quelques héros du savoir dont s’enorgueillissait la petite ville d’Ahfir. Mais il m’arrivait de flancher, de baisser la garde et je recevais les coups des difficultés quotidiennes en plein dans le mille. Autant le début du week-end synonyme de notre grande sortie me rendait euphorique et je planais de joie, autant le dimanche après-midi, le crépuscule de ce paradis temporaire dans lequel je vivais en contraste avec le calvaire de l’internant, m’attristais. Je m’angoissais à l’idée de reprendre la route, le lundi tôt le matin, à destination de cette prison que seule la réussite de l’avenir justifiait. Beaucoup de mes co-pensionnaires n’eurent pas suffisamment de ressorts psychologiques pour aller au terme de trois années de torture morale et physique. Ils abandonnèrent en cours de route et empruntèrent le chemin de l’exil en France, la seule issue qui garantissait une meilleure vie que celle qu’offraient Ahfir en particulier et le Maroc en général.</p>
<p>*</p>
<p>J’étais, si je ne me trompe, en seconde (l’année pré-bac). Comme d’habitude en fin d’après-midi du dimanche l’angoisse se saisit de moi, j’avais mal aux tripes, mon tempérament jovial depuis le vendredi devint rapidement agressif. Cette métamorphose presque subite se justifiait par la nécessité de rejoindre l’internat-prison le lendemain lundi et pour cinq jours interminables. Ce dimanche, je sentais mes réserves épuisées, mon énergie entièrement consommée par mon état mental. Alors l’idée saugrenue de ne pas rejoindre l’internat accapara mon esprit. Il fallait que je trouve un prétexte légal, justifiable et pourquoi pas médicalement. Il n’y avait que la maladie qui pouvait me soustraire pendant quelques jours à l’enfer de l’internat. Il fallait absolument me rendre malade. Non, je n’avais pas le courage ou la lâcheté de me blesser comme font certains soldats pendant la guerre et encore moins d’avaler « la mort aux rats » comme l’avait fait un ahfirien amoureux éconduit ; et d’ailleurs je n’en eus pas du tout l’idée. Moi je voulais une maladie normale, crédible et surtout qui apaiserait ma conscience qui me culpabilisait de rater une semaine de cours. Ma réflexion s’arrêta à l’idée de provoquer une angine. Quoi de plus facile, si j’arrivais à susciter une inflammation de mes amygdales ? Mais comment procéder ? Quelque fut mon obstination de gagner une semaine hors de cet infernal internat, je ne pouvais me résoudre à me faire sévèrement mal, à m’improviser masochiste. Alors, une idée illumina mon esprit qui cherchait un compromis entre le moindre mal et le bénéfice d’une semaine de repos loin de l’internat-prison d’Abou Lkhayre. Quand je me laissais entraîner par certains amis fumeurs en tirant <strong>quelques bouffées d’un mégot de la cigarette « Casa-sport » — quelle ironie ! Le sport, source de santé et d’épanouissement est associé à la cigarette qui tue, certes lentement mais qui tue quand même—,</strong> je sentais une vive brûlure dans la gorge, qui m’incommodait fortement et me faisait tousser. C’est ce souvenir qui s’imposa au cours de ma réflexion au moyen de me soustraire au moins quelques jours aux affres de l’internat. Tout de go je me dirigeai vers la baraque de « Barro » (*), le vendeur de cigarettes au détail et demandai deux sèches. Emballées dans une feuille d’un cahier d’école, je les gardais précieusement dans la poche intérieure de ma veste pour éviter qu’elles ne se brisent avant leur usage à bon escient. Le reste de la journée du dimanche se passa comme à l’accoutumé avec la petite particularité que constituait ma décision ferme et définitive de me rendre malade. L’idée me réjouit et me rendit même euphorique, tellement j’étais sûr de la réussite de ma manœuvre. J’avais la chance de dormir seul dans l’unique chambre située à l’étage de notre maison. Ce qui me conférait une latitude complète pour exécuter mon plan. Avant de monter me coucher, je passai dans la cuisine et dérobai quelques allumettes. J’attendis que toute la maisonnée se plonge dans son juste sommeil pour commencer l’exécution de mon stratagème. Les conditions étaient idéales, car la terrasse était vaste et donnait directement sur la rue. Une telle configuration me permettait de jeter la fumée vers la rue sans que les membres de ma famille la sentent. J’étais en totale sécurité. Je sortis alors la première cigarette et la consommai goulûment, en essayant de concentrer la fumée le plus longtemps possible au niveau de ma gorge. Sans le moindre répit je rempilai avec la deuxième cigarette. A la fin je sentis des picotements dans ma gorge, voire une brûlure mais surtout j’empestais le mauvais tabac et mon haleine devint fétide. Aucun souci ! Tout était toléré pourvu que mes amygdales s’infectent et enflent. Je m’endormis en caressant l’espoir que le lendemain ma voix sera enrouée, des ganglions apparaitraient</p>
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<p>(*)- Surnom d’un monsieur connu dans toute la ville par son activité de vendeur de cigarettes au détail et surtout de « chemma »</p>
<p>sous ma mâchoire inférieure, bref les signes d’une infection qui serait mon passeport —ou dirais-je le visa— qui me permettrait de quitter l’internat et rejoindre le cocon familial pour une semaine au cours de laquelle je serais dorloté. Quand j’entendis la douce voix de ma mère m’appeler du rez-de-chaussée me demandant de me réveiller, ma conscience enchaîna directement sur les événements de la nuit. Alors, je portai ma main à ma gorge, je la tâtai de tous les côtés, je testai ma voix, rien à signaler tout était normal, je portai ma main à mon front, pas le moindre signe d’une augmentation de ma température. Le seul changement qui m’affecta fut que je me sentais une haleine de chacal, d’autant que volontairement, dans le but d’augmenter les chances de réussite de ma manœuvre, j’avais omis de me brosser les dents. Contrarié, déçu de mon échec, je me décidai d’oublier ma petite aventure et de reprendre le chemin de cet enfer pavé de bonnes intentions. Tout s’était passé comme d’habitude, je pris mon sac oblong qui se fermait comme une bourse à l’aide de cordelettes, mon grand-père me glissa dans la main les quatre dirhams, ma mère, ma grand-mère et ma tante encore célibataire me suivirent jusqu’au seuil de la porte de la maison en faisant des invocations en ma faveur. Elles y restèrent jusqu’à ce que je fusse disparu au coin de la rue. C’était aussi pour elles l’occasion de voir l’extérieur, même si ce n’était que la rue vide. Leur internat à elles c’était la maison où, sauf nécessité, les hommes les confinaient la vie durant. A la place des taxis je vis quelques mines défaites comme la mienne, des têtes mal réveillées, des humeurs renfrognées, nous étions tous des pensionnaires d’Abou Lkhayre et nous avions tous une haine inextinguible des conditions dans lesquelles on nous y faisait vivre. Pendant tout le trajet je gardai le silence. Je ruminai l’échec de mon expérience de la veille. Obstiné comme je le fus —et je le suis toujours —, je ne pus accepter cette infortune, d’autant que je n’adhérais guère au fatalisme dominant les esprits à l’époque. Dès lors je me remis à la réflexion pour trouver le moyen, fut-il indécent, de m’éloigner quelques jours de l’enfer vers lequel nous voguions dans un taxi bringuebalant et en plus en surcharge pour que le chauffeur puisse gagner une place supplémentaire. Je ne pus desserrer les dents et mes confrères me laissèrent tranquille. Ils bavardèrent entre eux à propos de tout et de rien et surtout au sujet des performances de l’équipe de football d’Ahfir, dont le nom était USA (Union Sportive d’Ahfir). Quelle ironie du hasard ! <strong>Un acronyme qui renvoie à première vue à la première puissance mondiale.</strong> Le Gardien des buts de cette équipe qui ne faisait pas toujours honneur à sa ville notamment quand elle se trouve en compétition avec Berkane, était justement un confrère. Mais cette distinction ne lui avait servi rien car il galérait comme nous tous qui étions anonymes et anodins.</p>
<p><strong> *</strong></p>
<p>Il était sept heures trente minutes quand nous franchîmes le portail. Nous voyions ceux qui n’ont pu bénéficier de la grande sortie défiler nonchalamment sous le regard indolent des deux pions qui étaient d’astreinte le week-end finissant, et s’engouffrer dans le réfectoire pour prendre le petit-déjeuner. Ils avaient déjà l’air fatigué, le geste long et le regard vague. Encore une semaine de galère avec des batteries quasi à plat. Les nôtres étaient, heureusement pour nous, rechargées. Aucun spectacle d’un lundi habituel ne put me distraire de mon obstination de trouver le moyen de me soustraire à l’infernal internat. Puis soudain, en rangeant mon sac dans mon casier dans la salle d’étude, mon refus d’accepter la réalité redoubla, se renforça. Mon esprit tournait à plein régime pour trouver l’issue à ce dilemme qui me torturait. C’est ainsi que j’eus l’idée d’aller à l’hôpital. Sous quel prétexte ? Je ne savais pas encore. Je remis dans mon casier mes cahiers et mes livres qui m’étaient nécessaires pour les cours du matin et je résolus fermement d’aller demander à la direction l’autorisation de me rendre à l’hôpital. A huit heures tapantes et aux premiers sons de la cloche du lycée les annonçant, je me dirigeai vers la direction. Je donnai deux coups à la porte ouverte d’un bureau où s’affairait un « répétiteur » (un auxiliaire du surveillant général). Celui-ci releva sa tête qui était plongée dans un tas de paperasses et me demanda :</p>
<p>— « Qu’est-ce qu’il y a ? »</p>
<p>— »Euh ! Je suis malade et je veux aller à l’hôpital, répondis-je. »</p>
<p>— »Et de quoi es-tu malade ? »</p>
<p>— »Je ne sais pas, mais j’ai mal au&#8230; ventre »</p>
<p>Il pivota sur ses talons, se retrouva face à une armoire métallique d’où il prit un registre sur lequel était écrit « Hôpital ». Il y consigna la date, mon nom, mon prénom et les références de ma classe. Puis me dit :</p>
<p>— « Bien ! Tu vas attendre dehors. »</p>
<p>Je m’exécute et je choisis un endroit ensoleillé. Le dos et un pied contre le mur, la face relevée vers le soleil je reçus pendant un moment ses rayons bienfaiteurs en ces premiers jours de printemps. En me réchauffant au soleil, je continuais de cogiter, mais aucune idée n’illumina mon esprit. Une dizaine de minutes passèrent et voilà que je vois un grand gaillard se diriger lentement et dans une indécision manifeste vers les bureaux de la direction. Puis au lieu d’entrer dans le bureau, il s’adressa à moi :</p>
<p>— « Je veux aller à l’hôpital et&#8230;. » Sans le laisser finir son propos et heureux d’avoir un compagnon, je lui indiquai les démarches à faire auprès du répétiteur. Ce qu’il fît. Quelques instants plus tard, ne voyant personne se présenter pour aller à l’hôpital, le répétiteur nous remit le registre et nous enjoignit de partir avec la recommandation expresse suivante : « ne traînez surtout pas dans la rue. Ne revenez surtout pas à midi&#8230; Attention ! Gare à la punition! ».</p>
<p>En silence nous marchions côte à côte. Dès qu’on eut fait dix pas mon camarde, qui était un interne ahfirien comme moi, extirpa une cigarette de la poche interne de sa veste. Avant de l’allumer, il jeta derrière lui, puis à droite et à gauche un regard méfiant afin de s’assurer qu’il était loin des yeux du personnel administratif du lycée. Il en tirait de longues bouffées qui en disaient long sur son état d’âme. Quand il expirait la fumée, il suivait sa trajectoire des yeux comme s’il essayait de percer un secret que ses volutes renfermaient. Plus nous nous approchions de l’établissement sanitaire, plus nous ralentissions notre cadence de marche. Furtivement, nous nous jetions réciproquement des regards obliques comme pour sonder nos intentions mutuelles. Je n’avais pas l’air d’un malade. Lui non plus. Et puis, las de ce climat de suspicion et de circonspection, il rompit la glace et m’adressa frontalement sa question :</p>
<p>— « Qu’as-tu pour aller à l’hôpital ? »</p>
<p>Ouf ! Un soulagement m’envahit. « Euh ! A vrai dire je n’ai rien, répondis-je,&#8230; Et toi ? »</p>
<p>— »Moi non plus je n’ai rien et je ne sais même pas ce que je leur dirais à l’hôpital. »</p>
<p>Un sourire de confiance illumina nos visages respectifs et la conversation se noua aisément après ces confidences réciproques. Nous profitâmes alors pour nous soulager de notre colère contre l’internat et les misères que nous y subissions. Nous traitions, dès lors, ses responsables de noms d’oiseaux, chacun selon son grade et son rang dans la hiérarchie. Puis mon compagnon, qui fumait cigarette après cigarette, comme s’il pouvait se constituer des réserves de nicotine pour en user lorsqu’il sentirait le besoin pressant lors du régime de privations que l’internat nous imposait, m’adressa sa question ultime :</p>
<p>— « Nous sommes presque arrivés à l’hôpital ! Alors, qu’allons-nous faire ? Qu’allons-nous leur dire ? »</p>
<p>Je lui répondis par un mou: « je ne sais pas », parce que je mijotais une idée que mon esprit me disait géniale. En effet, il m’est souvenu que l’un des internes de ma connaissance avait été renvoyé chez-lui parce qu’il avait la gale. Quelle aubaine ! On va alors simuler cette maladie contagieuse.</p>
<p>— « Mais comment fait-on pour avoir la gale ? » Me questionna-t-il d’un ton mêlé de dérision.</p>
<p>— »Eh bien c’est simple, lui répliquai-je. La gale attaque souvent en premier entre les doigts de la main et au pubis. Tu sais très bien que lorsqu’on est en contact avec l’ortie, tout comme la gale, elle nous donne des démangeaisons, des sensations de brûlure, puis des plaques rouges et gonflée apparaissent sur la peau. Alors, remplaçons la gale par l’ortie  » Comble de la bonne chance, l’hôpital se situait à l’extrémité nord de la ville sur la route de Nador. Le vaste espace en friche sur lequel il était bâti offrait la chance à toutes les plantes sauvages de pousser en toute liberté surtout celles non désirées par les troupeaux de caprins et ovins comme l’ortie brûlante.</p>
<p>Le visage de mon compagnon s’illumina et l’espoir de décrocher un certificat médical lui prescrivant une semaine de repos, lui fit oublier le besoin de la nicotine. Du coup, nous nous appliquâmes à suivre scrupuleusement les prescriptions de ma découverte. Après avoir fait frotter les endroits de notre corps indiqués d’un rameaux bien fourni de la plante magique, nous nous soumettions à un contrôle mutuel pour parer à toute éventualité de malfaçon. Le résultat nous parut fort satisfaisant et d’un pas décidé, confiant en la réussite de notre manœuvre, nous nous dirigeâmes vers l’accueil de l’établissement hospitalier. Une dizaine d’hommes jeunes et moins jeunes se pressait dans un désordre complet autour d’un individu derrière une table blanche et ayant l’apparence d’un infirmier parce qu’il était revêtu d’une blouse aussi blanche. La couleur blanche était à cette époque presque l’apanage du mobilier et du personnel hospitalier. Forts de notre statut d’élève et en plus nous étions des internes nous nous débrouillâmes pour détourner vers nous l’attention du préposé à ce service dérisoire d’accueil. Nous lui expliquâmes notre situation et lui présentâmes le registre de l’établissement scolaire. Ce fut le sésame qui nous ouvrit les portes du cabinet du médecin. Assis sur un banc blanc parmi d’autres qui meublaient la pièce, nous attendîmes dans cette salle d’attente comble où les regards s’échangeaient avec méfiance, parce que personne ne pouvait justifier formellement et preuve tangible à l’appui sa préséance sur un éventuel prétendant à la priorité. Pour nous l’essentiel était de pouvoir bénéficier du service d’un médecin seul apte à délivrer un certificat médical. Alors, nous nous armions de patience d’autant plus que nous n’étions guère pressés de rentrer au lycée. Une bouffée de liberté ne pouvait que nous être bénéfique. Quant le préposé à l’accueil nous annonça que c’était notre tour de voir le médecin, l’hésitation nous saisit et chacun de nous voulait céder la priorité à l’autre. Chacun de nous voulait faire de l’autre le premier cobaye de la manœuvre afin d’évaluer ses chances de réussite à la lumière du sort du premier. En définitive et peut être parce que j’étais l’inventeur et l’initiateur de la pratique frauduleuse, il m’accorda le privilège de passer après lui. Dès qu’il fut entré, je ne tenais plus sur le banc. Je me levai, j’essayais de faire les cent pas, mais le pouvais-je dans une salle exigüe et quand le moindre éloignement pourrait vous coûter votre tour ? Pendant environ dix minutes je ne cessai de frétiller à ma place comme un poisson sorti de l’eau. Puis la porte du cabinet s’ouvrit et je découvris un compagnon radieux, le sourire jusqu’aux oreilles. Il me frôla et me chuchota « ça à marché ! Sept jours ! Je t’attends ! » Sûr que le même sort m’attendait, je jubilai déjà, je me voyais sur la route faire l’auto-stop pour économiser deux dirhams qui me serviraient d’argent de poche pendant l’heureuse semaine que j’allais passer dans le cocon familial à manger à ma faim, à me coucher à mes heures, à circuler librement, bref à ne pas être une machine programmée. Le préposé à l’accueil me tira d’un rêve que j’aurais aimé qu’il fût éternel. De sa voix lourde il m’enjoignit d’entrer dans le cabinet du médecin. Celui-ci, un quadragénaire, me demanda ce dont je souffrais. En joignant le geste à la parole, je lui dis : « Docteur, je soupçonne la gale », tout en lui tendant mes mains les doigts largement écartés. Quand il eut fini d’observer mes doigts, je lui suggérai par le geste d’examiner mon pubis. Il y jeta un regard furtif et fit quelques « hum ! Hum ! » Cette interjection répétée insinua le doute dans mon esprit et mon enchantement commença à s’évanouir. Je sentis les battements de mon cœur s’accélérer, je redoutais le pire et celui-ci advint. Le médecin gribouilla quelques phrases sur le registre, le signa et le referma. Puis héla l’infirmière qui l’assistait et lui demanda de lui apporter quelque chose. Je ne voyais pas le médecin rédiger le fameux certificat médical qui devait me procurer une semaine de joie de vivre. Et tout l’espoir échafaudé auparavant s’écroula comme un château des rêves. Je me sentis pâlir, mes jambes faillirent se dérober et une torpeur m’envahit. Soudain j’entendis le médecin me demander d’ouvrir grand ma bouche. Ce que je fis, puis il y enfonça une grande cuillère à soupe pleine à ras bord d’un liquide visqueux mais sucré à outrance. J’avalai la cuillère de sirop et avec elle le dernier brin d’espoir qui me restait de m’éloigner pendant une semaine de l’enfer de l’internat. L’infirmière me tendit le registre du lycée et m’indiqua, d’un geste qui marque le détachement, la sortie. Je voulais insister, je voulais exhiber le cas de mon camarade, mais le préposé à l’accueil, sur l’injonction de l’infirmière, avait déjà appelé le suivant. Je quittai l’hôpital anéanti, vidé, abattu. Mon camarade, qui m’attendait hors de l’enceinte de l’établissement, se transforma à mes yeux en ennemi, en usurpateur de mon droit. Il savourait tranquillement le flot de nicotine qu’il engloutissait dans ses poumons et quand il me vit, il me questionna : « Alors ! Tu as eu une semaine ? » Sa satisfaction et sa joie débordantes m’asphyxiaient, elles m’étouffaient. Je luis répondis brièvement « Non je n’ai eu droit qu’à une grande cuillerée de sirop». Son sourire s’éteignit un moment, le temps qu’il m’exprime ses regrets et sa reconnaissance d’être l’auteur de l’idée qui lui valut une semaine de bon repos. Puis, il se ressaisit et reprit son élan à savourer sa réussite. Il rompit avec ma morosité en me tenant les propos suivants : « Tu sais ! Il faut que je me dépêche, j’ai encore beaucoup de choses à liquider, mes affaires à ramasser, etc. » Ces propos s’enfoncèrent en moi comme des flèches empoisonnés et je faillis lui sauter dessus, lui arracher le bout de papier magique qui le rendait autant euphorique parce que j’étais persuadé qu’il me revenait de droit. N’étais-je pas l’auteur, le géniteur, le concepteur de la pratique qui le rendit heureux alors que quelques instants auparavant, il touchait le fond du désespoir ? Il ne semblait pas saisir mon amertume et il détala à toutes jambes. Il s’éloignait et je le suivais d’yeux pleins de tristesse. Je continuai ma lente progression vers « Abou Acharre » en trainant des pieds. Quand j’y arrivai, la cloche sonnait onze heures. Je remis le registre à l’administration et demandai et obtins un billet d’entrée pour justifier mon absence des cours. J’inspirai et expirai plusieurs coups. Par habitude et du bout de la langue je demandai pardon à Dieu, même si j’étais convaincu que Dieu ne se mêle pas des affaires des hommes. Parce qu’Il les a pourvus du meilleur don qui puisse se faire dans ce monde. Il s’agit de la raison. En montant l’escalier qui mène à ma classe, je vis au loin l’heureux élu, son sac sur son épaule, franchir le portail de cette prison dont je n’ai pu m’évader ne serait-ce que pour quelques jours. Je ne fus pas si bien servi par moi-même et ce n’est nullement sa faute. Je me rendis à l’évidence que le hasard pourrait s’insinuer dans les meilleurs calculs pour fausser leur résultat. Le parfait est insaisissable dans cette vie. Je pousse la porte de la classe, je remis le billet d’entrée au professeur et je rejoins calmement ma place. Mes amis interrompirent leur concentration sur le cours pour me demander qui par un signe de tête, qui par un geste furtif de la main, le motif de mon absence. Je les rassurai d’un sourire et je rejoignis ma place après avoir extirpé, discrètement, mon livre et mon cahier d’anglais de mon casier. Quand la cloche annonça midi, mes amis s’attroupèrent autour de moi dans l’attente d’une explication de mon absence. Le récit de mon aventure nous occupa toute la demi-heure que nous devions attendre avant de se mettre en rang quatre par quatre pour recevoir la pitance de la mi-journée. Et la vie avait continué son cours qui, tout en ne changeant jamais, fait changer la vie des hommes. Heureusement que l’existence humaine est faite d’une suite d’épisodes qui ont forcément un début et une fin, les meilleurs comme les pires.</p>
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<p><strong>Saint-Malo, le 01 octobre 2019.</strong></p>
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