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	<title>nouvelle &#8211; Le collimateur</title>
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	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
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		<title>NOUVELLE. LA RADIO DE TERRE</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/65030</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 05 Dec 2021 11:16:03 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[la radio de terre]]></category>
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					<description><![CDATA[Mon frère ravissait son entourage et moi le premier de ses inventions infantiles. La gloire de notre famille était personnifiée en lui. Il savait tout faire — ou presque — Il était en mesure malgré son âge, de trouver une solution à tout problème qui perturberait le train-train familial. Il avait de l’audace et aussi &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="p1">Mon frère ravissait son entourage et moi le premier de ses inventions infantiles. La gloire de notre famille était personnifiée en lui. Il savait tout faire — ou presque — Il était en mesure malgré son âge, de trouver une solution à tout problème qui perturberait le train-train familial. Il avait de l’audace et aussi la technicité du savoir-faire manuel. Du vulgaire il créait le magnifique, le curieux, le splendide. Je me demandais toujours où puisait-il ses idées, moi qui n’en trouvais même pas de quoi meubler mon temps vide.<span class="Apple-converted-space">  </span>Lui, il épatait tout le monde dans la famille et jusqu’aux voisins et amis de grand-père, en qui nous voyions un patriarche rigoureux.</p>
<p class="p1">Nous habitions presque à la lisière ouest de la ville. Trois cimetières la bordaient de ce côté: le musulman, le chrétien et le juif. Au-delà la vue était dégagée sur l’immensité des champs dans leur unicité. Seul une route récemment construite pour faciliter la circulation vers la station balnéaire de Saidia, à environ 18 km au nord-est, se plaçait comme un cheveu noir sur cette étendue que ne limitaient que quelques collines lointaines. Un jour printanier, qu’il avait plu toute la nuit, un soleil radieux inonda la petite ville tôt le matin.<span class="Apple-converted-space">  </span>Une lumière éclatante, presque aveuglante, se déversait sur les champs et faisait miroiter les gouttelettes d’eau restées accrochées à l’herbe.</p>
<p class="p1">C’était un vrai délice pour les yeux, un enchantement pour les âmes sensibles aux charmes de la nature, dont nous éprouvons, en ces temps où l’humain l’a saccagée pour son intérêt éphémère, une grande nostalgie. Les coquelicots et les marguerites en massifs spontanés ou éparpillés négligemment sur ce tapis vert en faisaient un magnifique tableau qui se prêtait aux rêves des enfants. Il n’était guère loin, dans sa beauté, de ces images qui s’insinuaient dans notre imagination lorsque nous lisions ces textes littéraires de nos livres de lecture. Le rêveur que j’étais en éprouvait un vif plaisir.</p>
<p class="p3"><span class="s1">Comme nous le disions dans le temps, ce matin Dieu avait fait prévaloir sa volonté sur celle de mon frère qui préférait n’importe quelle autre tâche plutôt que garder la chèvre de grand-père. Ce jour où un miracle aurait dû se produire. C’était vraiment rare que cela se produisît, ce fut l’une des rares fois où mon frère reçut en partage avec moi, la mission d’emmener la chèvre de grand-père — vestige de sa vie campagnarde— paître dans les jachères alentour. Mon frère se retrouva avec moi en partage de la responsabilité de cette chèvre qui donnait une satisfaction psychologique à notre grand-père et à moi une amertume qui a marqué toute mon enfance. Je le voyais tourbillonner, ondoyant, instable. Il était incapable de se fixer sur une idée ou une chose. Il s’ennuyait ferme. On dit que l’ennui — pratiqué avec modération— serait propice à la créativité. Si l’on juge par ce qui va suivre, on ne peut que souscrire partiellement à cette hypothèse qui n’est pas une évidence. L’herbe encore trempée, le ciel bleu d’azur, les chants des oiseaux qui sillonnaient le ciel, ces insectes qui voltigeaient à la recherche de leur nourriture et plein d’autres miracles vivants ou inertes de la nature et toute cette atmosphère paradisiaque et ensorceleuse le laissait impassible. Rien de tout cela ne put le soustraire au besoin d’être actif qui le rongeait de l’intérieur. Mon frère et moi, nous étions comme deux pôles qui s’excluent et s’éloignent fatalement l’un de l’autre. Notre rencontre était souvent conflictuelle. Il fallait attendre notre jeunesse et puis l’âge adulte pour que cet éloignement de tempéraments se rétrécisse et se mue en une proximité sentimentale teintée d’une grande intimité. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Ce jour, je le vis agité, nerveux, il semblait chercher quelque chose d’indéfini, une occupation qui le soustrayait à cette oisiveté, quoique temporaire. Je ne pus lui demander la raison de son instabilité, de son excitation de faire quelque chose. Je l’observais de loin, tout en gardant un oeil vigilant sur le parcours de la chèvre afin qu’elle ne s’éloigne pas vers les champs environnants cultivés d’orge et de blé. J’étais sûr que je ne recueillerais qu’une rebuffade si je m’aventurais à le questionner à propos de son exaltation de ce matin, alors que moi je me sentais comblé de béatitude et de contentement. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Quelques moments après je le vis accroupi près d’une petite mare boueuse laissée par la pluie récente, les mains farfouillant dans le sol détrempé. Je le vis plonger ses deux mains dans la glaise en ramassa une boule, l’examina, la soupesa. Il chercha autour de lui une grosse pierre plate, dont il se servit comme siège. Il se mit à malaxer sa boule de terre boueuse, sans avoir l’air de savoir qu’en faire au juste. Le malaxage dura un moment. Puis soudain ses yeux brillèrent. Son esprit s’illumina d’une idée qu’il jugea réalisable. Je regardais du côté de la chèvre et je la vis s’approcher du champ de blé voisin. J’accourus, lui fis barrage et la dirigeai vers le centre de cet espèce de bocage que constituait ce vaste champ inculte et dont nous étions ce matin les seuls occupants. Ce vaste champ était une espèce de sas, une antichambre entre le village et la campagne profonde. Il était bordé d’un côté de cet ensemble des trois cimetières qui s’érigeait dans mon imagination comme un poste frontière entre deux mondes totalement différents voire antinomiques: celui des vivants et celui des morts.<span class="Apple-converted-space">  </span></span></p>
<p class="p3"><span class="s1">D’un autre côté, il y avait l’enceinte qui abritait le souk hebdomadaire. Du troisième côté, s’étendait la route asphaltée toute récente, construite pour desservir la station balnéaire de Saidia en contournant le village. Juste au-delà s’étendaient les champs cultivés. Du quatrième côté, il y avait le chemin de terre qui conduisait vers cette campagne profonde d’où déboulait le lundi et le jeudi, jours de souk hebdomadaire, une masse de ruraux. Après avoir ramené la chèvre au bon endroit, je me suis installé à une distance qui me permettait de surveiller ce qu’entreprenait mon frère. Moi aussi je m’étais donné comme siège une grosse pierre. Puis je me replongeai dans mon imagination tout en bousculant, soit avec un bout de bois, soit avec une petite pierre assez pointue, la flore et la faune du sol autour de moi. De temps en temps, je jetai des regards interrogateurs vers lui, poussé par la curiosité qui poignit en moi dès que j’ai vu mon frère commencer à s’affairer avec obstination à triturer la boule de glaise qu’il avait ramassée. Il avait l’air apaisé et absorbé par son occupation. Je m’approchais de lui et le vis en train de sculpter une petite forme rectangulaire à l’aide d’un petit morceau de métal qu’il avait déniché sur le sol autour de lui. Il ne fit pas attention à moi et continua d’harmoniser les parties de cette terre qu’il avait ramassée auparavant. Je ne pus me permettre, tant par fierté personnelle que par peur qu’il me renvoie par une rebuffade à ma charge de berger d’une seule chèvre. Ma susceptibilité et mon orgueil ne pouvaient supporter un tel affront. Nous nous aimions — Il était, après grand-père, mon protecteur— mais nous nous ne supportions pas beaucoup. L’âge avait finalement remédié, comme je le disais, à cette mixité d’amour et de répulsion. Je le regardais faire. Un œil sur ses doigts moulant la patte de terre et qui s’agitaient dans une harmonie impeccable et l’autre sur la chèvre dont l’instabilité naturelle me paraissait volontaire et même préméditée de sa part pour me contrarier, pour me fatiguer à lui courir après. Je me méfiais beaucoup de cet animal de la race caprine dont on disait, d’ailleurs à raison, qu’il avait la bougeotte. Je gardais encore en mémoire son échappée avec d’autres chèvres appartenant aux voisins, qui avait coûté une amande à grand-père pour la faire sortir de la fourrière où elles avaient toutes été emmenées. Ce fut pendant l’été précédent. Nous étions une petite troupe mixte — trois ou quatre garçons et deux filles— nous associions nos chèvres et nous les gardions ensemble. A plusieurs la tâche nous paraissait facile. A contrario, la responsabilité était diffuse. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">C’était la période où le jujubier sauvage donne généreusement son fruit et comme tous les enfants nous en étions friands. Nous nous déplacions d’un jujubier à un autre, comme des abeilles d’une fleur à une autre, sans se soucier de notre troupeau caprin. Quand nous-mêmes fûmes rassasiés de jujubes, nous pensions à nos chèvres. A notre grande amertume, nous constations que nos chèvres n’étaient plus en vue. Nous parcourions chacun dans une direction tous les environs, cependant en vain. Il ne nous restait que d’accepter, avec accablement et peur au ventre de la punition parentale, l’échec de nos recherches et le résultat de notre conduite négligente. Nous rentrâmes chez-nous. Nos parents comprirent que les chèvres ne pouvaient être qu’à la fourrière. Ils se concertèrent et partirent payer l’amende pour récupérer leurs biens. Pendant que nous nous régalions de jujubes mûrs à point sans la moindre attention au temps qui passait, les chèvres profitant de ce relâchement de vigilance se jetèrent dans un champ de blé pour s’en régaler goulûment à leur tour. Mon frère tout à sa passion ne s’était aperçu de ma présence à sa proximité qu’après un long moment. Il me découvrit comme un premier juge de sa réalisation. Alors, il tendit, vers moi, ses deux mains tenant cette chose en terre qui commençait à prendre une forme rectangulaire qui me paraissait revêtir une certaine beauté, puis me dit avec un sourire de satisfaction: « Regarde, je suis en train de fabriquer une radio en terre, c’est bientôt fini… ». Il continua sa besogne sous mes yeux ébahis et je le vois encore, à travers mes souvenirs, grimacer de ses lèvres pour suivre le mouvement de ses mains qui travaillaient, je me dois de le dire, habilement la pâte. Un moment passa et comme un magicien qui sort de son chapeau ce qu’il prétend être le fruit de sa magie, il me tendit cette œuvre qui l’avait soustrait de ce monde pendant un laps de temps et me dit: « Regarde ! Ne ressemble-t-elle pas à notre radio? Attends, il lui manque l’aiguille qui marque les stations… ». Il fouilla autour de lui comme s’il était dans son propre atelier, récupéra une fine brindille de paille, d’à peu près un </span><span class="s1">deux centimètres, jaunie par le soleil et la plaça délicatement derrière ce qu’il avait conçu comme une plaque de verre barrant horizontalement sa petite radio, censée indiquer les noms des stations. Quand il eut fini, il consentit, les yeux brillant de fierté et de contentement, de me la mettre entre les mains pour l’examiner à loisir et évidemment donner mon avis, qu’il attendait certainement réconfortant son contentement et son bonheur. Son espoir placé en mon avis ne fut pas déçu. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Je fus émerveillé, épaté, fasciné par sa réalisation. Effectivement j’y voyais une minuscule réplique en terre de notre radio. Elle avait tous les attributs du poste à lampes radio dont disposait grand-père dans sa boutique, qu’il écoutait religieusement et assidument tous les matins à huit heures pour s’informer surtout des activités royales. Une fois les nouvelles terminées, il l’éteignit et le couvrit soigneusement d’une serviette à rayures rouges. Mon frère et moi &#8212; lui plus que moi&#8211; nous avions le droit de l’écouter lorsque nous prenions alternativement son relais dans la boutique, à condition de baisser le volume et qu’il n’y ait un quelconque client d’un certain âge. Par pudeur, celle que nous imposait une culture trop restrictive, dès que grand-père mettait le pied dans la boutique nous l’éteignîmes. Chanter ou même écouter des chansons en présence d’une personne, dont nous reconnaissions l’ascendance était un manque de respect flagrant. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Je regardais ce poste radio de terre minuscule avec une admiration mélangée d’auto-déception. Je ne jalousais pas mon frère parce que j’avais intégré, à mon corps défendant, dans ma conduite ma reconnaissance de la supériorité de son physique et surtout de son esprit pratique. J’ambitionnais d’être comme lui et en même temps je me persuadais qu’une telle perspective était hors de ma portée. Je me contentais et plus, je me rabattais sur les bons résultats que je réalisais à l’école. Il ne se passait guère un jour sans qu’il ait une quelconque idée qui confirmait à mes yeux sa supériorité. C’était lui qui fabriquait des charrettes montées sur trois roulements de billes — dont il vendit quelques unes— qu’on utilisait pour organiser des courses de vitesse dans les rues désertes de la ville. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">A l’époque le passage d’un véhicule automobile était presque un événement insolite à ne pas rater. C’est aussi lui qui montait des théâtres d’ombres auxquels assistaient les enfants du voisinage moyennant des bouts de craie, des billes de jeux, ou tout autre objet qu’il jugeait utile. Un jour il eut l’idée généreuse d’offrir à notre petit frère dernier à l’époque, d’environ deux ans, un jouet. Il fabriqua un petit chariot qu’il monta sur deux petits roulements à billes et l’attela au chat de la maison. Celui-ci mi-sauvage, se sauva affolé par l’étrange accoutrement dont il l’affubla. Il courut dans tous les sens en heurtant tout ce se trouvait son chemin et poussant des miaulements déchirants de colère et de détresse. Le petit chariot fut complètement disloqué et le chat renia notre maison durant plusieurs jours. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Sans malice je le complimentai avec effusion sur sa réalisation. Il se montra satisfait du temps passé à faire paître la chèvre et probablement pour cueillir d’autres compliments de la famille, il me signifia qu’il était temps de rentrer à la maison. Je courus chercher avec plaisir la chèvre et la dirigeai sur le chemin du retour à la maison. C’est grand-père qui eut la primauté d’apprécier la nouvelle innovation de son petit-fils ingénieux et de s’en enthousiasmer. Ensuite elle fit le tour de tous les membres de la famille. Même les absents de la journée purent la contempler à leur retour. Mon frère fut noyé dans les émerveillements et compliments unanimes et son admiration en fut autant accrue. Grand-père n’entendit pas restreindre le bénéfice d’apprécier la merveille aux seuls membres de la famille. Il s’empara notoirement et péremptoirement de la dernière création de son petit-fils et l’installa tel un trophée prestigieux sur le vrai poste radio à la portée de<span class="Apple-converted-space">  </span>vue de tous. Elle eut pendant plusieurs jours le statut d’une curiosité digne de tous les égards et tous les soins. Grand-père ne manquait jamais de prétexte pour exhiber la réplique en terre de son poste radio à l’admiration de ses amis clients qui s’agglutinaient dans la boutique autour de lui entre les heures de prières. Les enchantements, réels ou simulés ne manquaient pas. Ce qui rendait la réussite de l’entreprise de mon frère totale et incontestable et de ce fait lui donna l’étoffe d’un chef-d’œuvre. La satisfaction de grand-père de son petit-fils en fut débordante et la fierté de mon frère atteignit sa limite supérieure. Il m’arrivait, je dois le reconnaitre, de sentir, à tort ou à raison, un tintement d’arrogance dans l’attitude de mon frère. Pour éviter le dommage émotionnel que ce sentiment produirait sur moi, je me réfugiais dans l’idée, adoucissante de cet impact, de me convaincre de mon désintéressement total et justifié de tout ce qui est manuel. Ce ne fut peut-être qu’un baume, à effet éphémère, appliquée à une blessure narcissique qui m’avait poursuivi jusqu’à ce que j’eusse atteint un âge où le Moi prît l’envergure d’un régulateur.<span class="Apple-converted-space">                 </span></span></p>
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		<title>NOUVELLE. LE  TÉLÉPHONE</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/64644</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 30 Nov 2021 10:48:44 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[le téléphone]]></category>
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					<description><![CDATA[A l’époque de mon enfance consciente, le temps s’écoulait doucement et lentement. Il suivait le rythme de vie simple et presque vide des habitants de notre petite ville. Puisque justement il était peu occupé, il paraissait plus long. Dans notre chère petite ville désespérément coincée dans son isolement, le temps donnait l’impression de s’arrêter, de &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="p3"><span class="s1">A l’époque de mon enfance consciente, le temps s’écoulait doucement et lentement. Il suivait le rythme de vie simple et presque vide des habitants de notre petite ville. Puisque justement il était peu occupé, il paraissait plus long. Dans notre chère petite ville désespérément coincée dans son isolement, le temps donnait l’impression de s’arrêter, de durer et pourtant il passait. Il suivait sa marche inexorable.<span class="Apple-converted-space">  </span>L’absence d’une personne pendant une ou deux années semblait frôler l’éternité. La pauvreté des moyens de communications accentuait le sentiment de séparation. Le courrier postal, avait une existence qui remontait à l’installation du protectorat français sur l’ensemble du Maroc. Néanmoins faute d’une alphabétisation suffisante de la population —moins de 10% des habitants savaient lire et écrire—, il ne jouait qu’un rôle mineur dans le système de communication. Il était tellement long que l’arrivée d’une lettre était en soi un événement que l’on se hâtait d’ébruiter parmi les proches. Le téléphone était encore un luxe tellement cher et hors de portée que les gens ne pensaient guère à son existence. Les foyers qui en disposaient, en dehors de la poste et de quelques administrations, se comptaient sur les doigts d’une seule main. Je doute fort que la ligne téléphonique était directe. Il fallait, surement, passer par le standardiste pour obtenir le numéro sollicité. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Je devais avoir une dizaine d’années quand mon grand-père maternel, que ses prétentions de se mêler de politique lui avaient valu d’être arrêté arbitrairement et torturé presque à mort, avait subi ce que l’on ne pouvait désigner que de rafistolage à l’hôpital. Il habitait dans une autre ville à une vingtaine de km de la nôtre. Ma mère, qui s’en inquiétait éminemment, ne pouvait, pour des raisons multiples et diverses, se permettre de lui rendre souvent visite, eut l’idée de s’enquérir de ses nouvelles par téléphone. Son frère, un enseignant, qui habitait la même ville que leur père et qui avait ses entrées dans les rouages administratifs de sa ville disposait de ce dispositif qui permet de raccourcir les distances au point de pouvoir se parler, il avait le téléphone. Et c’était sur ses conseils que ma mère un jour usa de tout son courage et demanda à mon père de lui laisser, avant de partir à son travail, le prix d’une communication téléphonique par le bais de la poste bien évidemment. </span><span class="s1">Il s’en fallut de la sollicitation et des arguments convaincants pour qu’elle puisse obtenir satisfaction. Puisqu’il était catégoriquement impensable qu’elle s’en occupât elle-même ; Seules deux sorties étaient autorisées pour une femme : la première quand elle quittait la maison des parents pour rejoindre celle de son mari et la seconde quand elle sortait les pieds devant pour rejoindre sa tombe. Néanmoins la tradition dans sa grande indulgence et évolution par rapport à l’époque de nos parents, lui permettait du temps de notre enfance quelques dérogations à la rigueur de ses lois. Elle pouvait avec l’autorisation expresse du mari et l’accompagnement d’un membre mâle ou femelle de la famille aller visiter ses proches qui habitaient à proximité, se rendre à l’hôpital<span class="Apple-converted-space">  </span>ou aux mausolées des saints de grande notoriété posthume dans la région quand le mal dont elle souffrait s’aggrave, se recueillir sur les tombes des défunts de la famille, quoique cette dernière facilité n’était pas d’une évidence totale. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Ma mère était illettrée, n’avait de toute sa vie jamais vu, ni su ce qu’était une poste, ni tenu un appareil téléphonique dans la main. Il était manifeste qu’elle devait recourir au service de l’un de ses deux garçons. Elle aurait indubitablement porté son choix sur mon frère. N’était-il pas la coqueluche de la famille ? Beaucoup de responsabilités reposaient sur ses épaules de garçon éveillé et débrouillard. Mais il était ce matin hors de sa portée et elle ne pouvait attendre son retour. L’affaire urgeait car il y allait de la santé de son père et elle s’en inquiétait énormément. Ipso facto elle me confia la responsabilité. Pas plus qu’elle je n’avais eu l’opportunité heureuse de tenir dans mes mains un combiné téléphonique et je n’allais pas encore au cinéma, ce qui aurait pu être une occasion pour moi de voir, en regardant un film, comment procéder pour utiliser le téléphone. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">J’allais vers l’aventure. Il n’était pas question de refuser ou de s’esquiver sous quelque prétexte que ce fût. J’avais la trouille, mais je ne pouvais avouer que je ne savais pas me servir du téléphone — elle se serait demandé à quoi me servait ce que j’apprenais à l’école ? Comment l’aurais-je pu alors que dans mon attitude de rivalité avec mon frère, je me prenais pour quelqu’un qui n’ignorais rien des arcanes de la vie moderne. Et puis je ne pouvais souffrir d’offrir une occasion en or à mon frère, que je pensais qu’il s’y connaissait en tout, de me ridiculiser à loisir et à chaque fois que nos relations prennent la tournure d’un différend ou d’une simple opposition à propos de n’importe quoi ? Ce fut la première fois, si je réussissais cet exploit, que j’inscrirais un haut fait technique à côté de mes excellents résultats à l’école sur mon tableau de chasse. Et ce fut, aussi, la première fois que j’allais faire face à une aventure qui m’élèverait ou me rabaisserait aux yeux de tous les membres de ma famille. Un défi que je me lançais ! Ce fut la première fois que j’allais tenir un combiné téléphonique à la main et m’en servir. Alors je me demandais comment j’allais m’y prendre pour m’en sortir. Ma mère me remit les deux dirhams —une fortune pour l’époque et pour un budget comme le nôtre— que je serrais dans la paume de main enfouie dans ma poche et je partis vers l’inconnu. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">L’espace où se concentrait les quelques services administratifs de la ville se trouvait à l’extrémité est de la principale et prestigieuse artère qui jusqu’à aujourd’hui porte le nom de Mohammed V (le roi sous le règne duquel le Maroc avait reconquis son indépendance). Quelques centaines de mètres plus loin de ce boulevard pérennisant le souvenir du roi libérateur du pays, en traversant quelques vergers exploités encore à l’époque par des anciens colons, se trouve le tracé de la frontière avec l’Algérie, matérialisée par le cours d’une rivière qui porte le nom de Kiss.<span class="Apple-converted-space">  </span>C’est probablement cette opportunité géographique qui avait dicté, du temps du protectorat, le choix d’installer la poste, les douanes, le commissariat de police, les bureaux de l’autorité administrative et même l’Eglise à cet endroit de la ville. L’indépendance n’avait apporté aucun changement notable à la configuration de la ville. Il fallait attendre plusieurs années plus tard pour que la ville change complètement de visage et de structure. Le bureau de poste avec sa construction moderne élevée vraisemblablement peu d’années avant le départ du colonisateur ou peut-être dans l’euphorie du recouvrement de l’indépendance, se distinguait notoirement des édifices vieillots qui abritaient les autres services publics. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">La peur est parfois bonne conseillère. A peine avais-je entamé le parcours qui me séparait du bureau de poste, j’eus une idée que je pensai être salutaire. Je me suis souvenu que l’un des trois commerçants grossistes de l’alimentaire, au cœur de la ville, auprès desquels mon grand-père, commerçant de quartier dans le même secteur, s’approvisionnait avait le téléphone. Il m’arrivait, en effet,<span class="Apple-converted-space">  </span>de l’accompagner pour l’aider à pousser la charrette pleine de marchandises. Je trouvai l’idée géniale et j’entrepris de faire le détour par le centre-ville avec l’espoir tendrement caressé et en priant secrètement Dieu de faire sonner le téléphone au<span class="Apple-converted-space">  </span>moment exact — ce n’était pas peu demandé à Dieu— où j’arrivais en face du magasin alimentaire pour que je puisse voir comment on s’y prend pour l’utiliser. Cette idée que je trouvais plausible ne me rassura guère et la peur d’échouer ou de me faire la honte de demander à autrui comment utiliser le téléphone me tordait les boyaux. Ma volonté resta inébranlable et je poursuivis la quête d’un savoir faire peu répandu dans notre commune. Arrivé en face du fameux magasin, je pris le point le plus stratégique pour observer les manœuvres du personnel autour de l’appareil téléphonique. Mon espoir diminuait au rythme du temps qui passait. Puis sa courbe prenait une ascension vigoureuse chaque fois que quelqu’un s’approchait de l’appareil noir presque en forme de croix juché sur un petit meuble à proximité de la caisse que tenait le patron du magasin. Je ne sais plus combien de temps je dus attendre la sonnerie salvatrice. D’ailleurs, le temps n’avait que peu d’importance au point que nous ne le mesurions que pour satisfaire à l’obligation de fréquenter l’école. L’ange sauveur ne fit pas sonner le téléphone et il me parut que j’étais momentanément abandonné de Dieu. Las d’attendre et craignant que l’impatience s’empare de ma mère et dépité de ce mektoub, je me dirigeai vers le bureau de poste, résigné à subir les événements tels qu’ils allaient se présenter. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">J’avais déjà à quelques rares occasions accompagné un membre de ma famille à ce bureau pour poster une lettre après avoir acheté un timbre auprès des agents qui se tenaient derrière un comptoir qui leur conférait, à mes yeux et aux yeux de tous les habitants de la ville une autorité certaine. Certes non équivalente à celle des agents du makhzen, mais leur attribuant assurément un haut rang dans la hiérarchie sociale telle que conçue et acceptée dans notre ville. Les personnes lambda ne se courbaient pas quand ils les croisaient dans la rue, comme ils le faisaient en saluant les représentants du makhzen, mais tout de même ils les saluaient avec un profond respect. Par conséquent, pour ce qui était des démarches à accomplir, je ne me faisais aucun souci. Il me fallait juste exprimer mon souhait auprès de l’un des deux agents qui trônaient royalement derrière le comptoir, en s’activant avec fierté et même suffisance, teintée d’un soupçon de mépris pour les usagers de leur bureau de poste. Ils se prenaient vraiment pour des manipulateurs de génie d’une technologie moderne hors de portée des masses qui sollicitaient leur savoir-faire. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Timidement et en lui tendant le précieux bout de papier sur lequel était inscrit le numéro de mon oncle et les deux dirhams que je sentais humectés de sueur à force de les avoir serrés dans ma main enfouie dans ma poche, je m’adressais au plus jeune des deux préposés: « Je voudrais téléphoner à mon oncle, voici le numéro… ». Il prit le papier et me répondit hautainement, « Garde ton argent tu paieras à la fin, c’est bon va t’asseoir ! » Je suivis peureusement la consigne et pris place sur un banc que la succession quasiment infinie des fesses qui s’y étaient frottées avait rongé la couche supérieur de son bois. Quelques individus me regardèrent avec presque de l’étonnement; on ne voyait presque pas des garnements seuls dans un bureau de service public. Ils me dévisageaient certainement pour pouvoir me situer dans la grille des familles. Tout le monde connaissait tout le monde et on ne pouvait rien faire discrètement. Mes yeux un peu effarés ne cessaient de suivre les gestes et déplacements des deux agents. De temps en temps un monsieur plus âgé que les deux employés, un peu bien en chair, lunettes sur le nez et cigarette au bec faisait des allers et retours entre les agents du comptoir et un bureau escamoté derrière une armoire métallique pleine de registres. Il leur chuchotait et ils lui répondaient tout aussi sur le ton du murmure. Ils avaient l’air de lui témoigner fort respect. Je conclus que c’était leur directeur, car je m’étais souvenu de l’attitude qu’observaient mes maîtres d’écoles quand ils recevaient le directeur.<span class="Apple-converted-space">  </span>Je vis aussi le jeune auquel je m’étais adressé, de temps en temps, s’approcher<span class="Apple-converted-space">  </span>d’une grosse caisse de bois installée, en contrebas, devant lui et portant sur le dessus plusieurs boutons qui n’arrêtaient pas de s’allumer et s’éteindre et des interrupteurs qui ressemblaient, en plus petit, aux interrupteurs d’électricité dans notre maison et qu’il maniait avec ses doigts. Il les actionnait après avoir mis de part et d’autre de sa tête sur ses oreilles ce que longtemps plus tard je sus que c’était un casque. Etourdi par autant de nouveautés, je n’eus pas l’idée de me demander ce qu’il pouvait y entendre. J’étais émerveillé, j’étais sorti de mon petit univers où la chose la plus moderne était la radio que grand-père écoutait dans sa boutique. J’étais fasciné par tant de modernité technologique qui s’étalait à ma vue, il y avait même plaquée au mur une grosse horloge, dont les aiguilles décomptait le temps dans son écoulement souverain et bien d’autres choses dont je ne connaissais pas l’usage. Si j’étais mort ce jour là j’aurais été content que mes jours se terminent par la découverte de ce prodigieux essor technologique. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">La peur de ne pas savoir utiliser l’appareil téléphonique me relança. J’étais désemparé, presque terrorisé. Je regardai autour de moi à la recherche d’un éventuel secours et mon regard se posa opportunément sur l’unique cabine téléphonique du bureau de poste. J’espérais y voir quelqu’un en train de téléphoner pour le copier, en vain. Elle était désespérément vide. Je continuai à nourrir l’espoir que quelqu’un serait venu avant moi pour la même raison et qu’il allait m’y précéder. Mon espoir s’évapora instantanément quand j’entendis le jeune agent dire à voix assez haute: « Téléphone pour Berkane, vas y entre dans la cabine… ». Je me souviens encore et nettement de ce bondissement que fit mon cœur, j’imagine que ma chemise se soulevait visiblement au niveau de la partie gauche de ma poitrine. Je tremblai presque. J’étais perdu, mais j’avais rassemblé tout ce que j’avais comme courage pour faire face, vaillamment, à cette adversité à la quelle je voulus m’exposer tout en la redoutant énormément. Je pénétrai alors dans la cabine. Elle sentait des relents de transpiration que la chaleur avait amplifiée. Un bloc noir surmonté du combiné était là accroché au mur. Sa vue me renvoya le souvenir des gros corbeaux noirs que je voyais dans la campagne quand j’y allais passer quelques jours chez mes grands parents maternels lorsqu’ils y habitaient encore. Craintivement je tendis ma main, soulevai délicatement le gros et lourd combiné, mais je ne sus laquelle des deux extrémités de cet engin mystérieux mettre à l’oreille et laquelle utiliser pour parler. Je le tenais horizontalement et mon hésitation dura quelques secondes sans que je puisse me décider. Soudain j’entendis une voix faible venant de loin sortir de l’un des deux bouts. Alors, mon esprit s’illumina, mon visage devait retrouver sa couleur et mon cœur ralentir ses bondissements. Je collai cette extrémité d’où sortait la voix magique à mon oreille et l’autre s’ajusta automatiquement au niveau de ma bouche. Une voix féminine me questionna sur mon identité. Je la déclinai et transmis le message de ma mère. C’était ma tante, l’épouse de mon oncle. Comme le veut l’habitude qui impose ses règles de politesse même si le message à délivrer est catastrophique, elle s’enquit d’abord des nouvelles de ma mère et de tous les membres de la famille, puis en essayant de donner autant que possible crédit à ses paroles, elle me demanda de dire à ma maman que son père se portait de mieux en mieux et qu’il avait même commencé à se nourrir. Je reposai le combiné tout aussi délicatement que lorsque je l’avais soulevé et sortis de cet espèce d’isoloir. Je sentis que j’avais les joues en feu et le sourire illuminé. </span></p>
<p class="p3"><span class="s1">L’épreuve fut réussie. Je payai la communication et quittai le bureau de poste. J’étais aux anges, je riais fort, j’étais fier de moi, de mon exploit, j’aurais voulu que le monde entier le sache. Dans la rue je courais et je faisais des gambades de joie. Voilà un point de marqué dans le match perpétuel qui m’opposait à mon frère et aussi à moi-même, car je me sous-estimais et me voyais d’une incapacité incurable et désespérante par rapport à lui. Je n’avais pas manqué de raconter mon exploit à qui voulait m’entendre. La fierté de soi élève et donne les moyens psychiques pour frayer son chemin dans cette vie que beaucoup de tares sociales compliquent. <span class="Apple-converted-space">                           </span></span></p>
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		<title>Nouvelle. Un arracheur de dents pas comme les autres</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/64087</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 23 Nov 2021 14:00:15 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[Arracheur de dents]]></category>
		<category><![CDATA[nouvelle]]></category>
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					<description><![CDATA[Un soir, au tout début de l’été, un cousin de notre grand-père, que nous appelions par commodité oncle Ali, un citadin de fraîche date, se trouva fort tourmenté par une rage de dent. Il n’y avait dans tout le village que deux arracheurs de dents, dont l’un était le frère de ma grand-mère et donc &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="p1"><span class="s1">Un soir, au tout début de l’été, un cousin de notre grand-père, que nous appelions par commodité oncle Ali, un citadin de fraîche date, se trouva fort tourmenté par une rage de dent. Il n’y avait dans tout le village que deux arracheurs de dents, dont l’un était le frère de ma grand-mère et donc le gendre du patriarche et qui habitait à quelques mètres de chez-nous. Oncle Ali, avant de continuer son chemin vers la maison de l’arracheur de dents, préféra faire étape auprès de son cousin. Vraisemblablement pour puiser le courage de subir l’atroce douleur de l’arrachement de cette source de mal insupportable et pourquoi pas peut être se faire conseiller quant à une quelconque façon moins douloureuse de calmer cette rage de dent. </span></p>
<p class="p1"><span class="s1">L’arracheur, que nous appelions aussi oncle Haj Mohamed. Il était l’un des premiers, si ce n’était le premier, à avoir accompli le pèlerinage des lieux saints de l’islam en Arabie Saoudite, c’était si je ne me trompe en 1957. Depuis une émulation s’était établie entre lui et le patriarche, à qui totaliserait le plus grand nombre de voyages annuels aux lieux saints ; mon grand-père, à son grand dépit, ne fut que deuxième et encore de loin. En cette fin d’après-midi où le mal frappa oncle Ali, oncle Haj Mohamed se trouvait chez-lui. Il avait l’habitude de finir sa journée de travail un peu après la prière du milieu de l’après-midi. A l’en croire, sa vue déclinait fatalement avec le déclin du soleil. En raison de la baisse de sa vue, il refusait catégoriquement et inflexiblement de pratiquer sa science au déclin du jour, sous peine de faire préjudice à ses patients. Il ne cessait de répéter qu’il regrettait encore le soir où il avait cédé à l’insistance d’un patient et fini par lui arracher une partie de la lèvre. Son refus fut tout autant inexorable, en dépit de l’évocation, par oncle Ali, du lien familial qui les unissait. Dépité, geignant de douleur et grognant de colère, oncle Ali se replia, la paume de la main de la main sur la joue sur la boutique de son cousin, notre grand-père, qui ne sut comment le réconforter. Puis il se rappela un remède traditionnel que l’on conseillait contre la rage de dent. « Il faudrait peut être, lui disait-il en lui tendant une petite poignée de clous de girofle prise dans un bocal, essayer un clou de girofle, ça pourrait calmer la douleur. » Gémissant de plus en plus fort, oncle Ali, la mâchoire engourdie par l’intensité de la douleur, qui semblait avoir subitement et sensiblement augmenté, lui rétorqua que ce genre de charlatanerie, il l’avait déjà subi, cependant en vain.<span class="Apple-converted-space">       </span></span></p>
<p class="p1"><span class="s1">Mon frère qui avait le don d’être présent aux circonstances cocasses ou graves pour les relater ou s’y illustrer, était là silencieux mais l’agitation de son cerveau se reflétait sur les traits de son visage. Il cogitait, son esprit vraisemblablement tournait à plein régime. Lui qui ne manquait jamais d’idées originales et était prêt à les mettre en pratique sans se soucier des conséquences de ses actes, eut l’audace de proposer son aide à oncle Ali pour le soulager de la rage de dent. Je ne sais pas si ce fut le geignement de l’oncle Ali et son visage déformé par la souffrance qui suscitèrent cette compassion plutôt téméraire chez mon frère ou ce fut son génie de trouver une solution aux situations délicates.</span></p>
<p class="p1"><span class="s1"> Toujours est-il son aplomb l’amena à se proposer de se substituer à notre oncle arracheur de dents. Quand il se proposa à cette besogne exigeant une technique particulière et de la force, le patriarche le rabroua de peur qu’il augmentât les malheurs de santé de son cousin. Mais il mit beaucoup de conviction dans<span class="Apple-converted-space">  </span>son insistance de relever le défi et donc réussir à soulager oncle Ali. Celui-ci appréhendant de passer une nuit entière dans la douleur, et sûrement emporté par l’enthousiasme débordant de mon frère il accepta de tenter le coup malgré l’effort déployé par le patriarche de le dissuader. Il faut dire que celui-ci habitué à voir son petit fils faire preuve d’habilité dans maints domaines et par conséquent ayant confiance en sa perspicacité, il ne persista pas trop dans son refus d’autoriser le nouvel apprenti arracheur de dents à soulager son cousin. </span></p>
<p class="p1"><span class="s1">Enhardi par ce double accord, mon frère alla chercher la pince dont on se servait pour arranger maintes choses dans la boutique, demanda à oncle Ali de s’asseoir par terre et, certainement se remémorant les gestes de Haj Mohamed l’arracheur professionnel, il lui demanda de lui désigner précisément la dent source de son malheur. Oncle Ali ouvrit largement la bouche et pointa de son index une prémolaire dans sa mâchoire inférieure. Mon frère imitant le professionnel émit deux ou trois « hum hum » signifiant qu’il l’avait bien localisée et apaisa la crainte de son patient cobaye en lui assurant qu’elle bougeait énormément et qu’il n’était que trop facile de la lui arracher.<span class="Apple-converted-space">  </span>Comme il voyait faire Haj Mohamed l’arracheur, il cala fermement le patient entre ses genoux, de sa main droite il tint la pince et de la gauche il lui immobilisa vigoureusement la mâchoire et puis subrepticement d’un geste maîtrisé il introduit la pince dans la bouche. Il mit la dent entre les deux mors de l’outil, serra fortement, fit bouger énergiquement la dent et tira vers le haut. </span></p>
<p class="p1"><span class="s1">Oncle Ali émit un cri de douleur étouffé et mon frère tout sourire, rayonnant, brandit orgueilleusement son trophée, la dent sanguinolente entre les mors de la pince et avec un sens aigu de la responsabilité il proclama: « ah ! c’est fini je l’ai arrachée. Apportez de l’eau et mettez y beaucoup de sel … ».</span></p>
<p class="p1"><span class="s1"> L’eau fortement salée était le remède pour aider la plaie à cicatriser et aussi pour apaiser la douleur, ce fut du moins ce que l’on croyait. Oncle Ali, soulagé bénévolement, se rinçait abondamment la bouche en essayant d’introduire aussi longtemps qu’il pouvait supporter la salinité de l’eau, ce liquide dans le trou laissé par l’arrachement de la dent. Il crachait et se raclait fortement et bruyamment la gorge pour éviter autant que possible que le sang s’introduise dans son appareil digestif. </span></p>
<p class="p1"><span class="s1">L’assistance fut subjuguée et les congratulations fusèrent et le palmarès de mon frère s’étoffa d’un nouveau succès. </span></p>
<p class="p1"><span class="s1">Ravi et plutôt galvanisé<span class="Apple-converted-space">  </span>par son succès, mon frère récidiva quelque temps après en exerçant sa nouvelle science sur un vieil homme client de notre grand père. Mais cette fois-ci l’événement se passa quasi inaperçu, l’effet de surprise fut, pour ainsi dire, complètement consommé et la fascination manquait. Le vieux se présenta dans la boutique du grand-père un soir au crépuscule entre les deux dernières prières du coucher du soleil et du début de la nuit, pressant un vieux mouchoir sur sa bouche et geignant à souhait. En le voyant, et à son habitude, mon frère prompt à mettre au service des autres l’ingéniosité de son esprit et la dextérité de ses mains lui demanda la cause de son tourment. Le vieux découvrit ce qui restait d’une denture gâtée et éminemment menacée d’une disparition imminente. Il désigna de son doigt une incisive d’en haut penchée en avant et lui dit: « elle me fait très mal, et je ne vais pas pouvoir dîner ». </span></p>
<p class="p1"><span class="s1">Fort de sa première réussite en tant qu’apprenti arracheur de dents, il lui proposa de le soulager. Le vieux ne le fit pas répéter son offre, et même qu’il le supplia pour en bénéficier. Mon frère usant de son savoir avec une assurance ostensible tint la dent mise en cause entre l’index et le pouce de sa main, la fit légèrement remuer pour juger de la façon la plus opportune pour l’arracher et la voilà qui lui tombe dans le creux de sa main.<span class="Apple-converted-space">  </span>Et un autre « patient » qui se fendait en remerciements et gestes de gratitude d’avoir été soulagé d’un mal de dent qui risquait de nuire à son appétit et fort probablement à la quiétude et la tranquillité de son sommeil. </span></p>
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