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	<title>Mustapha Saha &#8211; Le collimateur</title>
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	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
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		<title>CASABLANCA DE TOUS LES SAINTS. DAR EL BEIDA DE DRISS JAYDANE (PAR MUSTAPHA SAHA)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le collimateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 29 Jul 2022 13:31:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
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					<description><![CDATA[Par Mustapha Saha* Paris. 26 juillet 2022. Driss Jaydane me fait  parvenir son nouveau roman, Moïse de Casa, éditions Les Avrils, que je parcours comme un retour virtuel dans ma ville maternelle. Mes réminiscences s’insèrent dans la narration. Le livre, fil conducteur de dérives mémorielles, m’accompagne dans mon voyage en Bretagne. L’indescriptible société casablancaise entrevue &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par</strong> <span class="s1"><b>Mustapha Saha*</b></span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Paris. 26 juillet 2022. Driss Jaydane me fait<span class="Apple-converted-space">  </span>parvenir son nouveau roman, <i>Moïse de Casa</i>, éditions Les Avrils, que je parcours comme un retour virtuel dans ma ville maternelle. Mes réminiscences s’insèrent dans la narration. Le livre, fil conducteur de dérives mémorielles, m’accompagne dans mon voyage en Bretagne. L’indescriptible société casablancaise entrevue à travers une lucarne druidique. Réalités monstrueuses recouvertes de pudique voile poétique. Incommensurable imaginaire jusqu’au bout des nuits solitaires. Les prophètes ne sont-ils pas d’éternels enfants ? Le récit<span class="Apple-converted-space">  </span>réussit le prodige de faire d’une existence ordinaire une odyssée surnaturelle. Le substantif <i>miracle</i> ponctue la progression dramaturgique, faite de péripéties saugrenues et de réflexions ingénues, de situations distordues et d’interversions inattendues. Descentes aux enfers. Ascensions dans les cimes. Replongées dans les abîmes. L’intrigue circumambulatoire pérégrine à travers escapades homériques, méandres allégoriques, dédales<span class="Apple-converted-space">  </span>fantasmagoriques<span class="Apple-converted-space">  </span>pour revenir au point de départ, la vie routinière. <i>« Il y avait dans ma tête des mots gelés, pointus, coupants. Et d’autres qui commençaient à fondre. Entre les deux, ceux qui voulaient s’enfuir comme de minuscules araignées».</i></span></p>
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<a href='https://lecollimateur.ma/88847/jaydane'><img decoding="async" width="150" height="150" src="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaydane--150x150.jpg" class="attachment-thumbnail size-thumbnail" alt="" srcset="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaydane--150x150.jpg 150w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaydane--300x300.jpg 300w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaydane--125x125.jpg 125w" sizes="(max-width: 150px) 100vw, 150px" /></a>
<a href='https://lecollimateur.ma/88847/jaidane-2'><img decoding="async" width="150" height="150" src="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaidane-2-150x150.jpg" class="attachment-thumbnail size-thumbnail" alt="" srcset="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaidane-2-150x150.jpg 150w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaidane-2-300x300.jpg 300w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/07/jaidane-2-125x125.jpg 125w" sizes="(max-width: 150px) 100vw, 150px" /></a>

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<p class="p5"><span class="s1">Première page. Le narrateur pénètre dans l’immeuble le plus haut de Casablanca, le dix-sept-étages, construit en 1950 par l’architecte suisse Léonard Morandi. La puissance occupante pensait rester dans le royaume chérifien pour l’éternité. <i>« L&rsquo;immeuble Liberté constitue la première expérience africaine à grande hauteur. Il témoigne du très grand effort que fait la France en Afrique » </i>(L’Architecture française, numéros 95-96, Maroc, 1949). L’idéologie coloniale dans toute son autosuffisance. Le carrefour attenant se dénomme aujourd’hui place Jacques Lemaigre Dubreuil, homme d’affaires, gendre de Georges Lesieur, patron du groupe Lesieur, financier du groupe d’extrême droite La Cagoule dans les années trente avant de rejoindre les libéraux français<span class="Apple-converted-space">  </span>favorables à l’indépendance marocaine, assassiné<span class="Apple-converted-space">  </span>par La<span class="Apple-converted-space">  </span>Main rouge et les services secrets français devant sa résidence, ce fameux gratte-ciel <i>Liberté.</i> Rien n’a changé dans le protocole d’accueil. Vieux concierge, centenaire peut-être, harnaché d’une veste rouge et d’une casquette noire brodée de lettres d’or. Ascenseurs en bois, les plus rapides de leur époque disait-on. Boutons d’étages en cuivre. Le visiteur s’élève dans le ciel. L’esprit gamberge. Conscience en branle comme au jugement dernier. </span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Dernière page. Moïse arrive dans sa Montagne de Dieu, sa Terre promise, l’appartement de son père. Il le trouve endormi dans une chambre très laide, malodorante. Il le laisse à son profond sommeil. Il ne le reverra plus. Il réalise enfin son complexe d’Œdipe. <i>« L’ascenseur est arrivé en bas. Le vieux concierge maigre était resté assis sur sa chaise. Il a souri. J’ai poussé la porte la plus lourde de toute ma vie, la porte du plus haut<span class="Apple-converted-space">  </span>des immeubles les plus blancs de la ville, si haut qu’on pouvait dire qu’il tournait sur lui-même au-dessus du port ».</i></span></p>
<p class="p6"><span class="s1">La marche, thème récurrent du roman. La marche, thérapie au sentiment de n’être rien. La marche, remède à la détresse existentielle. La marche à pas soutenus, prophylactique, militaire, disciplinaire. La marche du pauvre. Marcher pour oublier la faim. La marche, rituel du vide. Le cri primal pour dégorger l’inexprimable. <i>Moïse de Casa</i><span class="Apple-converted-space">  </span>est Sisyphe. Flash-back. Casablanca. Lycée Moulay Abdellah. Années soixante. Notre professeur de lettres, Jean-Pierre Koffel m’assomme de lectures. Il m’offre chaque semaine un livre à commenter en classe. Trouvaille pédagogique. Pressentiment de la méthode<span class="Apple-converted-space">  </span>transversale qui nous devient chère en Mai 68. La transmission, l’intersession, la translation<span class="Apple-converted-space">  </span>ne sont plus<span class="Apple-converted-space">  </span>écrasées par l’autorité mandarinale. Je reçois <i>Le Mythe de Sisyphe</i> d’Albert Camus. Je découvre en même temps la philosophie de l’absurde et l’absurdité de la philosophie. <i>« A partir du moment où l’absurdité est reconnue, elle devient une passion, la plus pénibles de toutes ». </i>Sisyphe marche en bas de la montagne pour recommencer son épuisante remontée. Albert Camus souligne : <i>« C’est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m’intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d’un pas lourd, mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin ». </i>Etrange délivrance dans l’acceptation de l’irrémédiable, de l’irréversible, de l’irrévocable, dans la résignation à l’inéluctable. Inutile de nier l’inévitable. La révolte commence avec la prise de conscience de cette fatalité.<i> « Ce que j&rsquo;appelle Moi, ce que j&rsquo;appelle Monde ne peuvent jamais coïncider, ne peuvent jamais se séparer. </i>(Paul Valery, Cahiers)<i> ». </i>Inamissible discordance entre l’appétence humaine, le désir de paradis sur terre, et le silence déraisonnable du monde. « <i>Il s&rsquo;agissait précédemment de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît ici au contraire qu&rsquo;elle sera d&rsquo;autant mieux vécue qu&rsquo;elle n&rsquo;aura pas de sens. Vivre une expérience, un destin, c&rsquo;est l&rsquo;accepter pleinement. Vivre, c&rsquo;est faire vivre l&rsquo;absurde. L&rsquo;une des seules positions philosophiques cohérentes, c&rsquo;est ainsi la révolte. Elle est une confrontation perpétuelle<span class="Apple-converted-space">  </span>de l&rsquo;homme et de sa propre obscurité. C&rsquo;est ici qu&rsquo;on voit à quel point l&rsquo;expérience absurde s&rsquo;éloigne du suicide… A cet instant subtil où l&rsquo;homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d&rsquo;actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l&rsquo;origine toute humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n&rsquo;a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.…<span class="Apple-converted-space">  </span>(Albert Camus) ». </i></span></p>
<p class="p4"><span class="s1">1912.<span class="Apple-converted-space">  </span>Le général Hubert Lyautey veut créer à Casablanca une ville française moderne aux allures américaines, un eldorado californien. Plages privées aux noms exotiques, Tahiti, Lido, Kon-Tiki. Style Art déco. Architecture arabo-andalouse avec pergolas, arcs brisés, tuiles vertes, zelliges, jardins patios. Bâtiments néoclassiques<span class="Apple-converted-space">  </span>avec colonnades, loggias, moulures<span class="Apple-converted-space">  </span>florales, guirlandes, médaillons. Diversité constructive. Multiformité décorative. Corbeilles de fruits, angelots, têtes de lions alternent avec des motifs orientaux en stuc et bois de cèdre. L’urbanisme est dirigé par Henri Prost, initiateur des cités-jardins et des habitations à bon marché en France. Contraste permanent entre indigence extrême et suprême richesse.<span class="Apple-converted-space">  </span>Les quartiers populaires, les bidonvilles, champignonnent en cercles concentriques. Casablanca tentaculaire, classée dans les métropoles les plus riches d’Afrique. La pauvreté s’ignore dans les statistiques. </span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Le Maroc réhabilite les synagogues, les cimetières, les quartiers juifs. Dans la vieille médina, cohabitent la mosquée Ould Hmara, érigée en 1880 sous Moulay Hassan Ier</span><span class="s2">,</span><span class="s1"> la synagogue Ettedgui récemment restaurée,<span class="Apple-converted-space">  </span>l’Eglise San Buenaventura de los Franciscanos, édifiée en 1881 dans une architecture andalouse, aujourd’hui désacralisée, devenue une maison de quartier. La synagogue Elias Hazan, boulevard Bourgogne, est inscrite au patrimoine national en 2020. Le Musée du judaïsme est créé par Simon Lévy dans le quartier Oasis en 1997. Le temple Beth El, remarquable par ses vitraux lumineux et ses lustres éblouissants. L’église du Sacré avec son style gothique et Art déco. L’église Notre-Dame-de-Lourdes avec une grotte en béton, identique au sanctuaire pyrénéen. L’église orthodoxe russe, dite de la Dormition, bâtisse blanche coiffée de bulbes bleus. Les mosquées sont notre quotidien. Notre curiosité pour les autres cultures est insatiable. Les marqueurs urbanistiques pérennisent la singularité plurielle. La Tour de l’horloge, construite en 1908, devenue branlante et détruite en 1948, reconstruite à l’identique en 1994, une tour orientalisante, évoquant un minaret, avec des zelliges, des arcades, une petite koubba surplombée d’une étoile et d’un croissant, redonne à la ville sa signature originelle.</span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Cinémas d’antan, le Vox avec ses trois balcons, ses deux mille places, son plafond escamotable, démoli dans les années soixante-dix, cible de la spéculation foncière. Les cinémas du centre-ville, Rialto, Lynx, Rif, Lutétia avec leurs exclusivités américaines, anglaises, françaises, italiennes. Les cinémas des quartiers populaires, Mamounia, Atlas, Saada, Empire, Beaulieu, Opéra, Verdun, Arc, Liberté avec leurs films égyptiens, indiens. Casablanca, capitale des cinéphiles, consacrée en 1942 par le mythique <i>Casablanca<span class="Apple-converted-space">  </span></i>de Michael Curtiz, joyau du septième art avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman.<i> </i>Nous suivons assidument le ciné-club du Centre culturel français, boulevard Zerktouni. Nous recevons une formation poussée dans les techniques du cinéma. Deux d’entre nous deviennent cinéastes. Le théâtre municipal des années vingt, à l’origine réservé aux français, bâti en trois mois selon les normes italiennes. Dans les dernières années du protectorat, Abd Samad Kenfaoui, Ahmed Tayeb al-Alj, Tahar Ouaziz, traduisent des pièces françaises pour la Troupe du Théâtre Marocain. La pièce <i>Aâmal Jha</i>, adaptée en 1955 des Fourberies de Scapin de Molière, assure la renommée durable de Tayeb Saddiki, qui devient, de 1965 à 1977, directeur du théâtre municipal. Le théâtre porte pleinement la culture de contestation. 1983, massacre de Sabra et Chatila. Une exposition de photographies montre pour la première les horreurs. Le poète et chanteur libanais Ahmed Kaâbour donne une lecture sous surveillance policière. Les spectateurs sont si nombreux que la plupart d’entre eux restent bloqués dehors. Ils scandent les refrains d’Ahmed Kaâbour et de Marcel Khalifa. Quelques semaines plus tard, le théâtre est détruit. L’art est subversif ou n’est pas. Années soixante toujours. Tayeb Saddiki, ami de Jean-Pierre Koffel, débarque dans notre classe au lycée Moulay Abdallah, engage notre groupe dans son atelier de théâtre,<span class="Apple-converted-space">  </span>qui se tient<span class="Apple-converted-space">  </span>dans une construction de bois donnant sur l’entrée des artistes. Juin 2022, je revois la famille Saddiki, l’épouse Amira, la fille Radia, les deux fils<span class="Apple-converted-space">  </span>Zoubair et Baker, qui présentent, belle reconnaissance, au théâtre Montansier de Versailles, à l’occasion du 400</span><span class="s3"><sup>ème</sup></span><span class="s1"> anniversaire de Molière, la pièce <i>Molière pour l’amour de l’humanité</i><span class="Apple-converted-space">  </span>de Tayeb Saddiki (éditions Eddif, 1994). </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Casablanca, à l’origine Anfa, capitale des principautés autonomistes, hérétiques, anarchistes des Berghwata, avant qu’ils ne soient anéanties par les Almohades au onzième siècle.<i> </i>La ville des saints, de l’interspiritualité, de l’interculturalité, s’enorgueillit de trente deux marabouts qui balisent sa mémoire et<span class="Apple-converted-space">  </span>la gratifie d’une mythologie singulière. La légende raconte qu’au milieu du quatorzième siècle, le tunisien Sidi Allal quitte sa ville Kairouan pour rejoindre en bateau le Sénégal. Il fait naufrage au large d’Anfa. Il est recueilli par les pêcheurs du village. A la mort de sa femme, il demande à sa fille unique Lalla Baïda de le retrouver. A son tour, elle se noie. Le père et la fille sont inhumés dans un sanctuaire érigé en marabout au dix-huitième siècle par le sultan Moulay Mohammed Ben Abdallah, reconstructeur de la vieille cité, qui se dénomme désormais Dar al-Baïda, La Maison Blanche, en hommage à Lalla Baïda, au teint immaculé de vierge.</span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Je me souviens de mes tantes, aristocrates et précieuses, solennelles et malicieuses, pieuses et libertines, le cou et les bras surchargés de breloques en or, trois fois consacrées par leurs pèlerinages à la Mecque, qui enchaînaient les voyages, jusqu’aux montagnes inaccessibles, dans les foires religieuses, les retraites contemplatives, les processions mystiques. Entre deux pérégrinations dévotionneuses, visite aux sorciers juifs du Mellah. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Dans l’ancienne médina, le mausolée de Lalla Taja. L’une de mes tantes se prénomme <i>Taja </i>en hommage<i> à </i>cette sainte femme de la fin du dix-neuvième surnommée <i>la maman des orphelins</i>, belle, compassionnelle,<span class="Apple-converted-space">  </span>qui consacre sa fortune aux enfants abandonnés. Un jour, elle reçoit une aide financière du consulat de Belgique pour son oeuvre. Une rumeur court qu’elle file une idylle avec un diplomate européen, qu’elle est espionne au service d’une puissance étrangère. Elle est, dès lors, bannie de la société, victime de jets de pierre, interdite d’accès aux lieux de culte musulmans. Les femmes du quartier continuent, contre vents et marées, à la fréquenter et à la soutenir de son vivant. La sainteté s’accorde par une volonté populaire, une détermination féminine. Des femmes ayant marqué l’imaginaire collectif par leur culture, leur courage, leur générosité, leur altruisme, leur humilité sont ainsi divinisées. Lalla Taja est enterrée dans une portion de terrain octroyée par la légation belge. Son petit marabout actuellement incrusté dans les murs de l’école primaire Omar Ben Abdelaziz, quelques mètres carrés à peine, avec sa porte verte, est toujours honoré par les femmes marocaines. Un poème qu’elle aurait composé est chanté dans les hammams pendant les rituels de henné où les femmes se délivrent de <i>tabâa, </i>la pousuiveuse<i>, </i>porteuse de malheurs<i>.</i> Les <i>majdoubat, </i>des folles mystiques emportées par leur état extatique, des délirantes, sont admises et respectées comme des bienheureuses. Pour Mustapha Akhmisse, auteur de <i>Rites et secrets des saintes au Maroc</i> (éditions Dar Kortoba, 2015), il existe au Maroc une centaine de mausolées de <i>waliates</i> vénérés par la population, particulièrement féminine. Un féminisme ancestral dont témoignent encore des survivances de matriarcat dans les régions isolées. </span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Le mausolée de Sidi Bousmara, <i>l’homme aux clous</i>, sanctuaire aux murs blancs sous tuiles vertes, creusé de deux niches où les croyants déposent des cierges, à l’ombre d’un vieux figuier<span class="Apple-converted-space">  </span>banian, occupe une petite place paisible dans l’ancienne médina. Selon une coutume séculaire, les visiteurs plantent des clous dans le tronc de l’arbre pour solliciter le secours du saint. Au dixième siècle, Casablanca est victime d’une terrible sécheresse. Un sage, de passage dans la ville, frappe à une porte pour quérir de l’eau. Il reçoit pour toute réponse des pierres et des injures. Il bat alors le sol de son bâton de pèlerin et en fait jaillir une source. La nouvelle se répand instantanément. Les gens accourent avec leurs jarres. Le vieil homme s’installe à demeure, vit en ermite, médite de longues heures sous le figuier. Le clou revêt une forte symbolique dans la tradition ésotérique marocaine. Le sang qu’il fait écouler éloigne les djinns. En enfonçant le clou dans un arbre, on fixe une zone magique, une attache, un ancrage. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Remembrances d’Aïn Diab, de la plage sauvage de Sidi Abderrahmane, des roches anguleuses, des traverses broussailleuses, du pittoresque escalier briqué par les marées, des chouaffat, diseuses de bonne aventure, conjureuses du mauvais sort, plus accrocheuses que les chiromanciennes tziganes, des avenirs prédits dans <i>l’doune, </i>plomb fondu dans un seau d’eau, des naqqachat proposant des fleurs et des coquillages en guise de tatouages, des pleureuses par procuration, des âmes en détresse en quête de guérison, de fertilité, de prospérité, des herbes miraculeuses, des concoctions merveilleuses, des amulettes fabuleuses. Le village minuscule, surpeuplé, flotte entre ciel et mer. Le diable et le bon dieu se disputent le rocher. La corniche, vaste chantier touristique investi par les émirats du Golf. En 2013, les casablancais sont surpris par l’édification d’un pont reliant Sidi Abderrahmane à la terre ferme. La privatisation programmée se dote d’une première infrastructure. Le site disparaîtra sous les villas, les hôtels, les restaurants, les centres commerciaux. Les maisonnettes des voyantes seront rasées, les sorcières<span class="Apple-converted-space">  </span>déportées. Le mausolée sera désinfecté, hygiénisé, aseptisé, stérilisé. Sidi Abderrahmane, Sidi Boumazmar, l’homme au luth, couve son obscure généalogie. Le saint, venu d’ailleurs comme beaucoup de saints, de Bagdad dit-on, se retire sur l’îlot avec son instrument de musique. Il dort à la belle étoile. Il offre ses chants liturgiques à l’immensité océane. Il marche sur l’eau comme Moïse. Il voyage dans des mondes invisibles. Mystique païenne, culte islamique. Préceptes monothéistes et sciences occultes s’amalgament. Les superstitions marocaines se perpétuent comme un art de vivre. Les sédimentations culturelles se conjuguent. Les femmes sont souvent associées à cette affaire de sainteté. Sidi Abderrahmane est enterré aux côtés de sa fidèle servante, probablement sa maîtresse.</span></p>
<p class="p6"><span class="s1">Sidi Belyout, contraction d’Abou Al Louyout, le père des lions, est un berger aveugle gardant son troupeau, en compagnie d’un lion, dans la forêt d’Aïn Sebaâ, loin des humains dont il déplore la vanité. Son mausolée en centre-ville, à proximité du port et des bazars bigarrés de la vieille médina, décline à son entré un palmier rabougri surgi la nuit de son enterrement. L’eau bénite de sa fontaine se boit comme une panacée. Une trouée dans la koubba, construite en 1881, laisse passer les rayons du soleil. L’homme de la nature, saint patron de la plus grande ville.</span></p>
<p class="p6"><span class="s1">Je pense à Hayy Ibn Yaqdhan d’Ibn Toufayl, le philosophe autodidacte, sans père ni mère, élevé par une gazelle, vivant seul sur une île inhabitée, incapable de s’insérer dans la société humaine corrompue. Méditation, connaissance empirique, précognition théologique. Paradoxe philosophique. L’Utopie de Thomas More (1516), El <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/El_Critic%C3%B3n"><span class="s4"><i>Criticón</i></span></a> de Balthasar Gracián (1651), Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719), Les contes philosophiques de Voltaire (1714 – 1775), Tarzan d’Edgar Rice Burroughs (1912) sont directement influencés par le roman allégorique d’Ibn Toufayl, douzième siècle. Léon Gauthier, Hayy Ibn Yaqdhan, roman philosophique d’Ibn Toufayl, texte arabe avec les variantes des manuscrits et de plusieurs éditions, et traduction française, 2</span><span class="s3"><sup>ème</sup></span><span class="s1"> édition<span class="Apple-converted-space">  </span>revue, augmentée et complètement remaniée par Léon Gauthier, Institut d’études orientales de la Faculté des lettre d’Alger, 1936. Abou Bakr Mohammed ben Abdel-Malik Ben Toufayl el-Qaïci, dit Ibn Toufayl, connu en Occident sous le nom d’Abubacer, philosophe andalou, astronome, médecin, mathématicien, soufi, né en 1110 à Wadi-Asch, mort en 1185 à Marrakech. Il est le premier médecin et visir du khalife almohade Yacoub Youssef, qui règne à la fois sur l’Espagne musulmane et le Maghreb. Il présente au <i>« souverain des deux continents »</i><span class="Apple-converted-space">  </span>Ibn Rochd, Averroès, qui est chargé des commentaires des écrits d’Aristote (Léon Gauthier, Ibn Toufayl, sa vie, ses œuvres, éditions Ernest Leroux, Paris, 1909).</span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Je me souviens du lion de l’Atlas dans le zoo d’Aïn Sebaâ. Ma tante Fatima se procure auprès d’un gardien, moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes,<span class="Apple-converted-space">  </span>une touffe de poils du lion exigée par son exorciseur pour lui confectionner un filtre d’amour. Le zoo, laissé pendant des décennies dans un état de délabrement avancé, est enfin rénové et remis aux normes. Le mythique lion de l’Atlas est sauvé en état de captivité, mais l’esoir de sa réintroduction dans la nature est définitivement éteint. En 2020, le plus altier de ces lions, âgé de neuf ans, surnommé Volcan, convoité par des vétérinaires français, est offert au zoo de Paris. Le fauve, qui peuplait plusieurs régions marocaines depuis la préhistoire est décimé au vingtième siècle par les chasseurs européens. Il survit jusqu’aux années vingt dans le Moyen Atlas avant de disparaître complétement à l’état sauvage dans les années quarante (Stéphane Aulagnier, Fabrice Cuzin, Michel Thévenot, Atlas des mammifères sauvages du Maroc, éditions de la Société Française pour l’Etude et la Protection des Mammifères, 2017). Le lion de l’Atlas doit sa survie<span class="Apple-converted-space">  </span>à la fauverie royale. Les chefs de tribu avaient coutume d’offrir au Sultan des lions et des lionceaux capturés dans la nature. Les lions vivant dans les jardins zoologiques descendent de cette population. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Retour à la lecture de<i> Moïse à Casa. </i>Quatre écoliers casablancais se prennent pour des prophètes hébreux. Moïse le ténébreux, dépositaire de la parole divine. Le Livre de l’Exode en référence. Il n’est pas de prophète sans apôtres, sans panégyristes, sans prosélytes, sans zélateurs. Dans les groupes d’enfants, toujours un leader, un meneur, un excitateur. Grande marche urbaine inspirée par la Marche verte. Les petits aventuriers singent les nouveaux  héros, qui bravent les sables brûlants à la conquête pacifique du dernier territoire colonisé. Un nouveau personnage entre en scène, hypnotiseur, combinard, bizarroïde. Il porte un béret kaki avec une étoile rouge. Le fantôme d’Ernesto Che Guevara passe entre deux lignes. Son nom Béretto se plante comme une énigme. Béretto, béret, du béarnais berret, couvre-chef de laine, coiffe, toque, du latin birrus,<span class="Apple-converted-space">  </span>pardessus à capuchon en bure, étoffe frustre des religieux. Tout ramène à la saga de Moïse. Je visualise par homophonie le fameux pistolet italien Beretta. S’annonce une intrigue policière. Visite inopinée chez une voyante, la mère adoptive de Béretto justement, femme forte aux cheveux orange, douce et rassurante. Chose rare, elle voit tout dans un jaune d’œuf,<span class="Apple-converted-space">  </span>la carence filiale, la déséquilibration familiale, le présent problématique, le devenir éthique. Déculpabilisation talismanique. Initiation chamanique.</span></p>
<p class="p4"><span class="s1">La marche verte s’invite en permanence à la télévision. Des masses impressionnantes d’ouvriers, de paysans, de jeunes, de vieux s’élancent dans le désert. Interminable marée humaine, irrésistible, irrépressible. Je pense à la Marche du sel du Mahatma Gandhi en 1930 pour arracher l’indépendance de l’Inde. Je pense à la Marche sur Washington de Martin Luther King en 1963. L’anaphore <i>I have de dream </i>plus puissante que les B-5 Stratoforteresse. Les longues marches, coups de dés gagnants quand les pieds nus et les mains désarmées déferlent d’un bloc dans l’histoire. La Marche verte, inscrite en lettres de feu dans la mémoire nationale, légitime désormais la marocanité. Les enfants tournent sur eux-mêmes comme des derviches emballés par leurs propres accélérations. Ils sont le peuple. Moïse pointe son bâton vers le ciel. Ils marchent vers la Terre Promise où le père manquant a disparu.</span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Connaître le terrain pour arriver à bon port, les plantations paradisiaques comme le parc de la Ligue arabe, les basses-fosses pandémoniaques comme le commissariat central. Les souvenirs reviennent à ma rencontre comme dirait mon vieil ami Edgar Morin, 101 ans le 8 juillet 2022, l’œil espiègle et l’esprit toujours créatif. Je lui fais cadeau de son portrait, une peinture sur toile. Il me répond : <i>« Merci cher Mustapha da Vinci de ce beau portrait qui me donne une belle gueule. Edgar Morin ».</i> Edgar Morin, marrakchi électif, plus marocain que jamais. Je suis devenu sociologue, urbanologue, parce que pendant mon adolescence, marquée par la lecture des Mystères de Paris d’Eugène Sue, j’explorais tous les quartiers, tous les recoins de Casablanca. Je guettais les merveilles des impasses luxueuses, les mystères des ruelles ténébreuses, les secrets des sanctuaires. Je regardais longuement les programmes des clubs de jazz. Comprendre la ville blanche dans l’errance, l’indétermination, l’extravagance, le vagabondage, le déroutage, la stupéfaction. Je tenais mon journal intime. Je composais des récits, des nouvelles. Chaque repérage apportait ses surprises, les ingrédients d’une trame narrative.</span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Dans un vieil immeuble délabré, apparaît un autre protagoniste, Guébara, Guevara, un révolutionnaire irrévocable, brisé par son incarcération sous terre, un survivant de 1965 sans doute. Dans la cour, une voiture antique, rouge et noire, pneus dégonflés. Archéologie des années subversives. Nostalgie des rouspétances convulsives. La révolution ne se fait pas avec les moutons. Je repense à notre classe d’excellence au Lycée Moulay Abdellah où se fomente l’insurrection du 22 et 23 mars 1965 après la circulaire de Youssef Ben Abbès, ministre de l’Education nationale, interdisant l’accès au second cycle des lycées des élèves de plus de dix-sept ans. A l’époque, le baccalauréat ne concerne qu’une infime partie de la population, 1500 personnes par an. Nous descendons au lycée Mohammed V, ancien lycée Lyautey, avenue du 2 Mars, où les chômeurs des bidonvilles nous rejoignent. Les chars sortent des casernes. Je me réfugie pendant trois jours dans le cimetière chrétien, boulevard de la Grande ceinture. Le vieux gardien partage avec moi sa nourriture. L’armée écrase la révolte dans le sang. Mille morts. Un massacre irréparable à l’origine de cinquante-six ans d’exil.</span></p>
<p class="p8"><span class="s1"><b>* </b></span><strong><span class="s1">Mustapha Saha,  </span></strong><strong><span class="s1">sociologue, poète, artiste peintre,  cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure historique de Mai 68. Ancien sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée. Nouveaux livres : « Haïm Zafrani. Penseur de la diversité » (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve &amp; Larose, Paris, 2020), « Le Calligraphe des sables », (éditions Orion, Casablanca, 2021)</span></strong></p>
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		<title>LE TOMBEAU DE CHATEAUBRIAND (PAR MUSTAPHA SAHA)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le collimateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 18 Jul 2022 10:36:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[Chateaubriand]]></category>
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					<description><![CDATA[Par Mustapha SAHA* Saint-Malo. Juin 2022. A peine arrivés devant les portes de Saint-Malo, nous nous arrêtons devant la statue de François-René Chateaubriand, plantée dans un square minuscule devant le casino, asphyxiée par la circulation automobile. Son granite nous aimante. Le parterre fleuri qui l’entoure la désingularise. Les villégiateurs s’engouffrent dans la cité historique sans &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Mustapha SAHA*</strong></p>
<p class="p4"><span class="s1">Saint-Malo. Juin 2022. A peine arrivés devant les portes de Saint-Malo, nous nous arrêtons devant la statue de François-René Chateaubriand, plantée dans un square minuscule devant le casino, asphyxiée par la circulation automobile. Son granite nous aimante. Le parterre fleuri qui l’entoure la désingularise. Les villégiateurs s’engouffrent dans la cité historique sans la voir. Le savoir-faire des jardiniers municipaux tombe dans le kitch. La griffe Chateaubriand, premier label publicitaire, relique littéraire jetée en pâture aux marchands de gadgets, s’affiche partout, sur étiquettes, sur panneaux, sur enseignes. Des crêperies, des biscuiteries partout. Le cidre, boisson incontournable. Le plateau de fruits de mer, hors de prix. Toute l’industrie locale centrée sur le tourisme. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">La maison natale de l’écrivain, classée monument historique, s’orne d’une bibeloterie carnavalesque. Elle se prolonge par l’hôtel-restaurant Chateaubriand, où nous dînons par curiosité, architecture Napoléon III, façade blanche en contraste avec la pierre brute environnante, mobilier ancien avoisinant piteuses tables et chaises contemporaines, nourriture insipide.<span class="Apple-converted-space">  </span>Le casino a perdu depuis longtemps son charme. Sa dernière version n’est qu’une bâtisse massive, inélégante. Quatre établissements voués aux jeux d’argent se sont succédé dans cet endroit depuis le milieu du dix-neuvième siècle. Le bâtiment construit par les architectes parisiens Auguste et Gustave Perret en 1899 est détruit par les bombardements de 1944. Il est remplacé en 1946 par un casino provisoire en bois, et en 1956, par le Palais du Grand Large de l’architecte Henry Auffrey. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Conte de fée. Samedi 1</span><span class="s2"><sup>er</sup></span><span class="s1"> janvier 2022, une pauvresse de quarante ans accompagnant sa mère joue pour la première fois. Elle mise 80 centimes dans une machine à sous. Elle décroche le jackpot de 209 715 euros. Les astres se sont alignés pour la néophyte (AFP, Le Pays Malouin, 2 janvier 2022). Les miracles existent encore dans la cité des corsaires.</span></p>
<p class="p6"><span class="s1">S’inaugure, en 1875, la première statue dédiée à François Chateaubriand, réalisée par le sculpteur Aimé Millet. Le ministère de la guerre offre 1200 kilogrammes de bronze. Discours de Camille Doucet, directeur général de l’Académie française: « <i>Heureuse, trois fois heureuse et digne de l’être, la patrie de Chateaubriand. Elle aura tout de lui : son berceau, sa tombe et sa gloire… Écrite, chantée par lui-même, l’épopée de Chateaubriand est aujourd’hui la dernière, la plus belle peut-être et la plus poétique légende de votre belle Bretagne… Ouvrons-les, ces pages immortelles, dans lesquelles le grand penseur versa tout le trésor de sa pensée… Pendant un demi-siècle, tour à tour et tout ensemble poète et diplomate, orateur et publiciste, ministre de la veille et candidat du lendemain, écrivain de génie toujours, chef d’école en littérature et chef d’école en politique. Il connaîtra de cette double royauté toutes les douceurs et toutes les amertumes, toutes les faveurs et toutes les disgrâces, tous les flux et tous les reflux, non sans que chez lui l’orgueil s’en indigne, mais sans que le courage y succombe ».</i></span></p>
<p class="p7"><span class="s3">Emphase, grandiloquence, panégyrique d’un<span class="Apple-converted-space">  </span>homme tristement contaminé par la folie des grandeurs. Personnalité schizophrénique par excellence, égotique et mystique, spleenétique et charismatique, aventuriste et carriériste, conservateur et novateur. Un mystificateur inventant en permanence ses scènes, ses décors, ses atmosphères. Ultime paragraphe des mémoires d’outre-tombe: « </span><span class="s1"><i>En traçant ces derniers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre qui donne à l&rsquo;ouest sur les jardins des Missions étrangères, est ouverte. Il est six heures du matin. J&rsquo;aperçois la lune pâle et élargie. Elle s&rsquo;abaisse sur la flèche des lnvalides à peine révélée par le premier rayon doré de l&rsquo;0rient. On dirait que l&rsquo;ancien monde finit et que le nouveau commence. Je vois les reflets d&rsquo;une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu&rsquo;à m&rsquo;asseoir au bord de ma fosse, après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l&rsquo;éternité ».</i></span></p>
<p class="p7"><span class="s1"> Des astronomes ont vérifié ces dires. Aucun fait climatique rapporté ne correspond au jour évoqué. François-René Chateaubriand reconnaît lui-même ses falsifications: « <i>Un petit bout du croissant de la lune est dans le ciel, tout justement pour m&#8217;empêcher de mentir, car je suis sûr que, si la lune n&rsquo;était pas là, je l&rsquo;aurais toujours mise dans ma lettre »</i> (Henri Guillemin : L&rsquo;Homme des Mémoires d&rsquo;outre-tombe, Gallimard, 1964). </span></p>
<p class="p7"><span class="s1">Lune trompeuse. Nature dupeuse. La littérature s’accommode des invraisemblances. </span><span class="s3">La statue est déplacée, en 1881, place du casino. En 1930, elle est transférée au bastion du Fort de la Reine. En 1942, sous le régime de Vichy, elle est démantelée et refondue. En 1948, l’actuelle statue en pierre est taillée par Armel Beaufils, une statue piteusement corrodée, oxydée, grappillée par les gaz d’échappement.</span></p>
<p class="p6"><span class="s1">« L’homme de tous les songes, poli et admiratif, les cheveux aventureux, plus argentés que blancs, le regard caressant, le sourcil olympien, le visage osseux et glabre, ardent et glacé, sa main aux veines bleues appuyée sur une canne qui l’aidait à franchir ses chimères. Que d’oraisons funèbres, d’encens, de paroles élogieuses devant le maître-autel des Missions étrangères, dans l’ombreuse Vallée-aux-Loups, sur les marches de Combourg… Les mémoires d’outre-tombe, qui reposaient au pied de son lit d’agonisant et qui furent scellés par son dernier souffle, nous livrent le secret de sa destinée: « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves. J’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue » (Monsieur le comte Charles de Chambrun, délégué de l’Académie française, discours pour le centenaire de Chateaubriand, 16 novembre 1948).</span></p>
<p class="p6"><span class="s1">Inutile de s’attarder sur le politique engoncé dans ses fantasmagories féodales, ses aberrations chevalresques, ses délires canularesques. Karl Marx, voyant dans François-René Chateaubriand le représentant le plus qualifié du romantisme réactionnaire, le renvoie irrévocablement aux géhennes. « <i>J’ai lu le livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand, un écrivain pour qui j’ai toujours éprouvé de la répulsion. Si l’homme est devenu si célèbre, c’est parce qu’à tous les points de vue il est l’incarnation la plus classique de la vanité française, et qu’il revêt cette vanité non pas du costume léger et frivole du dix-huitième siècle, mais d’un costume romantique, et qu’il la fait se pavaner dans des tournures de phrases nouvellement fabriquées. On trouve chez lui la fausse profondeur, l’exagération byzantine, la coquetterie sentimentale, le chatoiement multicolore, le word painting (la peinture verbale), le théâtral, le sublime, en un mot un fatras de mensonges comme il n’en a jamais existé encore ni dans la forme ni dans le fond »</i> (Karl Marx, lettre à Friedrich Engels, 30 novembre 1873). </span></p>
<p class="p6"><span class="s1">Karl Marx définit le romantisme réactionnaire comme un fouillis de préjugés séculaires, qui se réfugie dans la nostalgie moyenâgeuse pour rejeter l’œuvre émancipatrice de la révolution. « <i>Je suis tombé sur les manœuvres du digne Chateaubriand, ce fabricant de belle littérature qui allie de la façon la plus répugnante le scepticisme distingué et le voltairianisme du dix-huitième siècle au romantisme du dix-neuvième. Cet alliage ne pouvait manquer de faire époque au point de vue du style, bien que, même dans le style, le faux saute souvent aux yeux malgré les artifices. Quant à son côté politique, Châteaubriand s’est mis en pleine lumière dans son Congrès de Vérone. La vanité de Monsieur le Vicomte lui sort par tous les pores »</i> (Karl Marx, lettre à Friedrich Engels, 26 octobre 1854). François-René Chateaubriand, Le Congrès de Vérone, 1838, réédition Bibliothèque Nationale de France / Hachette, 2017. Dans ce livre, François-René Chateaubriand retrace l’historique du Congrès de Vérone, dernière conférence de la Sainte-Alliance, consacrée à la lutte contre le mouvement révolutionnaire en Espagne. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">François-René Chateaubriand s’étonne tout au long de sa vie d’être né dans les bras de la mort. « <i>J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris… Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil… C’est là que j’ai été élevé comme le compagnon des vents et des flots ». </i>Son ultime demeure, sa promesse d’éternité. Une mise-en-scène savamment orchestrée. Un tombeau au sommet de l’île inhabitée du<span class="Apple-converted-space">  </span>Grand-Bé, à l’embouchure de la Rance, auquel on ne peut accéder que par marée basse. La dénomination Bé peut dériver du latin <i>vadum, </i>gué<i>, </i>ou signifier <i>tombe</i> en breton. La légende locale retient l’histoire d’un géant pétrifié sur un précieux trésor. Le rocher abrite au seizième siècle des cachots de mise en quarantaine avant de devenir un fort militaire. Des anciens lieux de culte, des vieux bastions, des bunkers allemands, il ne reste que des ruines dévorées par la terre et la broussaille. </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Nous sommeillons avec Elisabeth, pieds dans le sable, dos contre paroi rocheuse, sur la plage du Bon-Secours, avant d’entamer, sur digue cimentée, la montée vers le sanctuaire. Quand s’annonce la marée, <i>le sonneur des Bés</i> avertit les visiteurs avec une corne de brume. Le piège des eaux se referme vite sur les imprudents. Trois allées mènent au sommet. La tombe est nue, sans inscription, sans fleurs, sans couronnes. Une dalle sacrée d’une croix orbiculaire. « <i>La croix dira que l’homme reposant à ses pieds était un chrétien, cela suffira à ma mémoire ». </i>Trois rambardes, le quatrième côté ouvert sur l’immensité marine. Deux goélands protègent la sépulture. Ils me fixent droit dans les yeux. Je relis la plaque non nominative derrière moi: « <i>Un grand écrivain français a voulu reposer ici pour n’y entendre que le vent et la mer. Passant respecte sa dernière volonté ». </i></span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Je m’assois sur une marche. Temps suspendu. La contemplation s’abstrait des mots. L’écrivain mythique se statufie, se pétrifie, se fossilise, s’engloutit dans la fosse. Son écriture aussi, immuable comme la pierre. « <i>Mais s&rsquo;il faut que je reste seul, si nul être qui m&rsquo;aime ne demeure auprès de moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu&rsquo;un autre j&rsquo;ai besoin de guide.<span class="Apple-converted-space">  </span>Je me suis enquis du chemin.<span class="Apple-converted-space">  </span>J&rsquo;ai étudié les lieux où je dois passer. J&rsquo;ai voulu voir ce qui se passe au dernier moment… Sans cesse occupé du tombeau et comme penché sur les gouffres d&rsquo;une autre vie, Bossuet aime à laisser tomber de sa bouche ces grands mots de temps et de mort qui retentissent dans les abîmes silencieux de l&rsquo;éternité »</i> (François-René de Chateaubriand, Génie du Christianisme). L’éclat du style dissimule mal l’angoisse. L’éternité comme une descente dans le néant. L’éternité comme une interminable expansion du vide où l’âme se dilate infiniment.</span></p>
<p class="p8"><span class="s1"><b>En 1847, Gustave Flaubert sillonne la Bretagne, fait escale à Saint-Malo. « </b><i>En face des remparts, à cent pas de la ville, I‘îlot du Grand-Bey se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand. Ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu’il a destinée à son cadavre. L’île est déserte. Une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. II y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s’écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé à même la pente un espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s’élève une dalle de granite surmontée d’une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux, un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix. II dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer, dans ce sépulcre bâti sur un écueil. Son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir. Dans les tempêtes, elles bondiront jusqu’à ses pieds, ou les matins d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle » </i><b>(Gustave Flaubert, Par les champs et les grèves, 1885, réédition Magellan et Cie, 2021).</b> </span></p>
<p class="p4"><span class="s1">En 1828, François-René de Chateaubriand sollicite de la ville de Saint-Malo la concession, « à la pointe occidentale du Grand-Bé, d’un petit coin de terre tout juste suffisant pour contenir un cercueil ». L’écrivain ne se résigne pas à entreprendre lui-même les démarches auprès du ministère de la Guerre. En 1831, le poète Hippolyte La Morvonnais obtient l’accord du Conseil municipal, multiplie les initiatives, assiège les députés. L’affaire aboutit huit ans plus tard. En 1839, le ministère cède les quelques pieds de terre comme une simple tolérance qui ne confère à la ville aucun titre de propriété.</span></p>
<p class="p10"><span class="s1">Le 15 mai 1836, François-René de Chateaubriand écrit à Hippolyte La Morvonnais: « <i>Enfin, Monsieur, j’aurai un tombeau et je vous le devrai, ainsi qu’à mes bienveillants compatriotes. Vous savez, Monsieur, que je ne veux que quelques pieds de sable, une pierre du rivage sans ornement et sans inscription, une simple croix de fer et une petite grille pour empêcher les animaux de me déterrer. Maintenant, Monsieur, il faut que je vous avoue ma faiblesse. Tous les ans, je fais le projet d’aller revoir le lieu de ma naissance, et tous les ans, le courage me manque. Je crains les souvenirs, plus ils me sont chers, plus ils me font mal. Je tâcherai cependant, Monsieur, de faire l’effort d’aller visiter quelque jour mon dernier asile… J’espère que vous voudrez bien quelquefois me donner de vos nouvelles et m’apprendre aussi un peu le progrès du monument. Le temps me presse, et j’aimerais à apprendre bientôt que mon lit est préparé. Ma route a été longue, et je commence à avoir sommeil ». </i>Hyppolyte La Morvonnais annonce le premier coup de bêche à François-René Chateaubriand, qui lui répond le 15 août 1836: « <i>J’ai ouvert avec émotion une lettre timbrée de Combourg, et j’ai trouvé, Monsieur, qu’elle était de vous et qu’il s’agissait de mon tombeau. Mille grâces à vous, Monsieur. La chose est donc finie. Tout est bien, pourvu que je sois sur un point solitaire de l’île, au soleil couchant, et aussi avancé vers la pleine mer que le génie militaire le permettra. Quand ma cendre recevra, avec le sable dont elle sera chargée, quelques boulets, il n’y aura pas de mal. Je suis un vieux soldat. Pour ce qui est de la pierre qui doit me recouvrir, j’avais pensé qu’elle pourrait être prise dans le rivage. Mais s’il y a quelques objections, on peut la prendre partout où l’on voudra. Je cherche surtout le bon marché, afin d’éviter à ma ville natale les frais dont elle se veut bien charger. Vous savez, Monsieur, qu’il ne faut aucun travail de l’art, aucune inscription, aucun nom, </i>aucune<i> date sur la pierre qui doit porter une petite croix de fer, seule marque de mon naufrage ou de mon passage en ce monde. Autour de cette pierre, un mur à fleur de sable, muni d’une grille de fer, suffira pour défendre mes restes contre les animaux sauvages et domestiques. Je ne connais personne, Monsieur, qui mieux que vous et les hommes qui ont la bonté de s’occuper de cette affaire de mort, puisse prendre la peine d’inaugurer ma tombe. Le cippe posé et l’enceinte fermée, je désire que M. le curé de Saint-Malo bénisse le lieu de mon futur repos. Car avant tout, je veux être enterré en terre sainte. Un jour, Monsieur, comme vous me survivrez de longues années, vous voudrez quelquefois vous reposer sur ma tombe au bord des vagues, et le soleil couchant vous fera mes adieux. Voilà, Monsieur, les dernières explications que vous désiriez, je les ai dictées à mon secrétaire avec le regret de ne pouvoir les écrire moi-même, ayant une douleur assez vive à la main droite. Si vous avez l’extrême bonté de me tenir au courant du travail et de m’en annoncer la fin, je vous en aurai beaucoup d’obligation. La nuit me presse, comme dit Horace, et je n’ai guère le temps d’attendre ». </i>Supputation prémonitoire. « <i>Quand ma cendre recevra, avec le sable dont elle sera chargée, quelques boulets, il n’y aura pas de mal. Je suis un vieux soldat »</i>. En août 1944, des B-24 Liberators de la huitième Air Force américaine bombardent intensément l’île du Grand-Bé. Les allemands y ont installé une batterie d’artillerie côtière. Le tombeau de François-René de Chateaubriand est mutilé. La grille de fonte l’entourant est détruite. Une tourelle de défense anti-aérienne est implantée à proximité immédiate. Le monument est restauré en 1948.</span></p>
<p class="p10"><span class="s1">En 1838, Hippolyte La Morvonnais publie la <i>Thébaïde des Grèves. Reflets de Bretagne. Réédition avec pages inédites Didier et Cie, 1864. François-René Chateaubriand lui écrit le 4 septembre 1838: « </i>Je commence par vous demander pardon, Monsieur, d’être obligé de dicter cette lettre à Pilorge, mon secrétaire, parce que le long voyage que je viens d’achever, quoiqu’il m’ait fait du bien, ne m’a pourtant point guéri de la goutte que j’ai à la main droite. <i>Je vous remercie mille fois, Monsieur, des peines que vous vous êtes données. Tout devait être difficile dans ma vie, même mon tombeau. Je suis presque affligé de la croix massive de granit. J’aurais préféré une petite croix de fer un peu épaisse seulement pour qu’elle résiste mieux à la rouille. Mais enfin, si la croix de pierre n’est pas trop élevée, je ne serai pas aperçu de trop loin, et je resterai dans l’obscurité de ma fosse de sable, ce qui surtout est mon but. J’espère aussi que la grille de fer n’aura que la hauteur nécessaire pour empêcher les chiens de venir gratter et ronger mes os. Je tiens avant tout à la bénédiction du lieu sur lequel votre piété et vos espérances chrétiennes ont bien voulu veiller. Le bruit qu’on a fait dans les journaux de mes dispositions dernières est parvenu jusqu’à M</i></span><span class="s2"><i><sup>me</sup></i></span><span class="s1"><i> de Chateaubriand. Vous jugez, Monsieur, combien elle en a été troublée. S’il était donc possible qu’il ne fût plus question de ma tombe, à laquelle le public ne peut prendre aucun intérêt, et que vous eussiez la bonté de faire achever le monument dans le plus grand silence, vous me rendriez un vrai service. J’ai déjà fait part de mes inquiétudes à M. L…, de Dinan, qui m’a envoyé de fort beaux vers sur un sujet qui nécessairement est fort pénible à ma femme. Vos vers, Monsieur, n’ont point cet inconvénient. J’ai déjà parcouru le volume Aux amis inconnus. J’y ai retrouvé la tristesse de nos grèves natives et ce charme qui m’a toujours rendu si chers les souvenirs et les vents. J’envie votre sort, Monsieur, je voudrais dans votre Thébaïde, parmi les rochers, au bord des flots, entendre à la fin de ma vie. « Ce chant qui m’endormait à l’aube de mes jours ».</i></span></p>
<p class="p10"><span class="s1">François-René de Chateaubriand n’est plus jamais revenu à Saint-Malo depuis son départ pour Paris en 1792. Il remettait son retour d’année en année. Le 15 mars 1834, il écrit à sa sœur M</span><span class="s2"><sup>me</sup></span><span class="s1"> de Marigny, qui habitait Dinan, où elle est morte, dans le dénuement total, au couvent de la Sagesse, le 18 juillet 1860<i>: « Chaque année, je forme le projet d’aller t’embrasser, toi et mes parents, d’aller revoir avant de mourir notre pauvre Bretagne, et chaque année vient une bouffée de vent qui me pousse ailleurs. Tu étais souffrante en m’écrivant, et je t’écris, extrêmement souffrant moi-même. Tu sais que j’ai pris mes précautions, et la ville de Saint-Malo m’accorde une petite place sur le Grand-Bé pour ma sépulture. La ville a la bonté d’élever mon tombeau à ses frais. Tu vois que je ne renonce pas à notre patrie. Chère amie, je désire beaucoup cependant te revoir de mon vivant et t’embrasser comme je t’aime ».</i></span></p>
<p class="p6"><span class="s1">Le 18 juillet 1848, Jean-Jacques Ampère, chancelier de l’Académie française, prononce l’éloge funèbre à l’occasion des funérailles de François-René Chateaubriand. Il distingue, dans une phraséologie déclamatoire, très prisée à l’époque, les caractéristiques contradictoires de l’écrivain.<b> « </b><i>Monsieur de Chateaubriand adorait, après Dieu, trois choses: l’honneur, la liberté et la France. La religion revendique la première part dans la gloire littéraire. L’auteur du Génie du Christianisme, des Martyrs, de l’Itinéraire avait cru parce qu’il avait pleuré&#8230; La liberté n’était pas seulement pour lui une théorie approuvée par sa raison, c’était un instinct de sa noble nature, ennemie de la contrainte et incompatible avec la servitude. Le royaliste de 1814 consacra la plume la plus puissante de son siècle à défendre la liberté de la presse. Il fit plus, ministre il la respecta. Le royaliste de 1830, en se sacrifiant au principe qu’une dynastie représentait, eut le droit de flétrir ceux qui l’avaient perdue malgré ses conseils. J’étais auprès de lui à Dieppe quand il apprit la publication des criminelles ordonnances de juillet. J’entends encore l’accent indigné de ses paroles foudroyantes. Je le vois, sublime de colère, en face de cette mer qui nous écoute, tandis qu’un magnifique soleil couchant, qu’il ne pouvait même dans ce moment s’empêcher de contempler en poète, illuminait sa noble figure et resplendissait comme une auréole autour de son front irrité ». </i>L’honneur, le panache, le prestige, la magnificence, les valeurs aristocratiques désuètes recouvrent le génie stylistique d’enjolivures puériles. « <i>Vous qui aimez la gloire, disait Chateaubriand, soignez votre tombeau ».</i> La tristesse, la mélancolie, la rêverie sépulcrale rattrapent l’étincellement factice. Demeure une œuvre classique, imposante, intimidante, en perpétuelle dormance au fond des vieilles bibliothèques.</span></p>
<p class="p11"><span class="s1"><b>Mustapha Saha (</b></span><span class="s1"><b>Sociologue, écrivain, artiste-peintre)</b></span></p>
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		<title>LE DISCOURS DE L’ARAIGNEE (PAR MUSTAPHA SAHA)</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le collimateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 14 Apr 2022 12:48:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[KALÉIDOSCOPE]]></category>
		<category><![CDATA[Discours de l'Araignée]]></category>
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					<description><![CDATA[Par Mustapha Saha* Paris, 15 janvier 2022. Depuis deux ans, les médias ne parlent que de l’Araignée. Une araignée colossale, en perpétuelle mutation,  imprévisible, insaisissable. Elle sévit par vagues successives. Ses variants portent des noms grecs, des malédictions alphabétiques. Elle tisse inlassablement sa filandreuse arantèle. Les mouches humaines sont invariablement piégées. Plus elles se débattent, &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><span class="s1"><b>Par Mustapha Saha*</b></span></p>
<p class="p1"><span class="s1">Paris, 15 janvier 2022. Depuis deux ans, les médias ne parlent que de l’Araignée. Une araignée colossale, en perpétuelle mutation,<span class="Apple-converted-space">  </span>imprévisible, insaisissable. Elle sévit par vagues successives. Ses variants portent des noms grecs, des malédictions alphabétiques. Elle tisse inlassablement sa filandreuse arantèle. Les mouches humaines sont invariablement piégées. Plus elles se débattent, plus elles s’empêtrent dans les mailles collantes. L’araignée couronnée, assoiffée de sève cellulaire, se rapetisse, se rétrécit, se transforme en atome pour pénétrer dans les cellules de ses proies. Une Araignée algorithmique, devenue la maîtresse du monde. Elle corrompt les gouvernances, détourne les prouesses technologiques, récupère les manipulations génétiques. Elle transforme les lumières en ténèbres et les prières en oraisons funèbres. Araignée de Sainte-Odile, hérissée de boutons lumineux, brandisseuse de torches enflammées, lanceuse de grenades incendiaires. Terreur des villes et des montagnes. Rien n’arrête son entreprise dévastatrice. Les campagnes se désertent. Les villes se dépeuplent. Les maisons se vident. Les ombres se figent sur les murs. Ne persistent que les sirènes hurlantes. </span></p>
<p class="p2"><span class="s1"><b>Discours de l’Araignée.</b></span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Je suis invertébrée, sans squelette, sans os, juste protégée par une carapace de cuticule. Je n’ai pas de nez. Je n’ai pas d’oreilles. <b> </b>Mais, j’ai huit yeux. Et pourtant, je suis myope comme une taupe. Mes nombreux yeux ne sont que des lentilles. Je ne distingue directement les choses qu’à quelques centimètres. Je vois de jour et de nuit. Mes yeux d’une blancheur nacrée sont nocturnes. Mes yeux colorés sont diurnes. Mes huit pattes sont munies de poils sensoriels avec lesquels je peux toucher, percevoir les vibrations, déceler les substances chimiques, détecter les changements de température, envoyer des messages à travers mes chorégraphies subtiles. Je danse. Je chante. Je stridule dans une fréquence inaudible aux oreilles humaines.<b> </b>Ma soie a des qualités et des propriétés prodigieuses que les scientifiques peinent à décrypter. Mes chefs-d’œuvre sont des embuscades fatales. Le mâle, je n’en fais qu’une bouchée. Je n’ai aucune vocation d’épouse, mais je suis une mère consciencieuse. Quand le mâle m’étreint de ses palpes,<i> </i>il finit dévoré en plein élan.</span></p>
<p class="p4"><span class="s1">Je suis une ascète. Je peux tenir un jeûne pendant plusieurs semaines. Je suis un arthropode aux pieds articulés. Je suis un chélicérate doté de deux pinces coupantes avec des agrafes à venin. Je suis un aranéomorphe aux crochets croisés. Je suis un cribellate. Je suis un Arachnide. Nul ne sait comment je suis apparue sur terre. Ce n’est pas par hasard que Mohammed Khair-Eddine m’a choisi comme parabole de sa poésie. Il me réserve une place centrale dans sa jungle des mots. <b><i>« </i></b><i>Horoscope.</i></span><i> </i><span class="s1"><i>La roue du ciel tue tant d’aigles hormis toi / sang bleu / qui erres dans ce coeur oint de cervelle d’hyène / voiries simples &#8211; du mica dérive une enfance fraîche / et scinques mes doigts de vieux nopal / en astre noué péril à mes nombrils / vieux nopal / mal couronné par mes rêves de faux adulte / sans chemin / le simoun ne daigne pas réviser ma haine / pour qui je parle de transmutations en transes / pour qui j’érige un tonnerre dans le mur gris du petit jour / cadavres &#8211; que parmi le basilic où je me gave / du cambouis des peurs géologiques / s’ouvre en volte-face / l’oubliette qui me démange sous l’ongle du pouce / la roue du ciel et les pucelles à bon marché / par les barreaux fétides de la cage de ma gorge / par ma voix de marécage endossant subrepticement / une histoire d’anse perlière / par le lait amer des pérégrinations / je vous crève famines de pygmée / dans un rythme où les mains se taisent / je vous écrabouille /<span class="Apple-converted-space">  </span>hommes-sommeils-silos-roides / vous dégueulez nos dents blanches salissant / la vaisselle onéreuse de par mes sangs sacrés / du midi exigu d’où fuse mon tertre populeux / terre sous ma langue / terre / comme la logique du paysan / silence sciant les têtes de lunes tombant / dans mes caresses de serpent / et mors à même les lèvres noires du douanier / giclé d’un hors bâtard de seps corruptible / reste ami quand même / canaille de tous temps / de tes serrements d’algue vétuste / de tes normes / de tes soldes de nom ayant gardé / un éclat du pur cristal des noms / de ces bouges plein tes vingt jambes / de ton humidité / sors comme une aile / l’Europe te fabrique un asthme de sable / et de gouttières / l’Europe / avec sa queue de rat fatal / sors pour entendre le dernier acte de l’hiver / le miracle ne soudoie pas la roue du ciel »</i> (<i>Mohammed Khair</i>&#8211;<i>Eddine</i>, <i>Soleil arachnide</i>, éditions du Seuil, 1969 ).</span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Depuis des millions d’années, je suis tour à tour adulée, abominée, idolâtrée, anathématisée, fétichisée, encensée, damnée, louangée, blasphémée, glorifiée, excommuniée. Je vous révèle les ressorts indévoilés de mon omnipotence, ma fragilité trompeuse. Je suis génétiquement outillée pour les reviviscences, les résurrections,<span class="Apple-converted-space">  </span>les palingénésies, les réincarnations.<i> </i>Mes pattes locomotrices, fines et délicates, sont d’une extraordinaire agilité. Elles sont montées sur amortisseurs. Elles sont parfaitement synchronisées. Elles peuvent se briser comme des porcelaines et se reconstituer intégralement. <i> </i>Vous me confondez avec vos insectes honnis. Avec vos pesticides, vos alexitères, vos molécules prodromiques, vos acides ribonucléiques messagers, vous croyez m’anéantir. Aujourd’hui, je ressuscite dans la peau inexpugnable du coronavirus.</span></p>
<p class="p5"><span class="s1"><b>Le bonze et l’Araignée. </b></span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Halte à Patan, Népal. Je demande au bonze Caudhari</span><span class="s3">, </span><span class="s1">retiré depuis ses jeunes années dans une grotte, de me dire les secrets de l’Araignée.<span class="Apple-converted-space">  </span>Il m’apprend que l’Araignée règne désormais sur toute la terre. Elle est l’interconnectrice universelle, la téléportatrice de virus insurmontables. Elle agit sous l’autorité morale de monstres sacrés, les seuls dont le grimoire des tyrans ait retenu les génocides, des immortels retirés dans des donjons inaccessibles, portant jour et nuit leur uniforme incrusté d’étoiles ensanglantées, projetant de loin leurs faisceaux contaminateurs. Toutes les gouvernances du monde sont impliquées dans le jeu de massacre, d’où n’échappent que les mathématiciens incollables, les désobéissants inébranlables, les endeuillés inconsolables. L’Araignée code, filtre, contrôle toutes les informations émises sur la planète. Aucun mot, aucun symbole, aucun signal n’échappe à sa vigilance.<span class="Apple-converted-space">   </span></span></p>
<p class="p5"><span class="s1">A mon grand étonnement, le bonze sort de sa bibliothèque, encastrée dans la roche, un livre qui m’est familier<i>. </i>Il me dit<i> : « l’Araignée fonctionne selon les combinaisons rhizomiques explicitées par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage Mille plateaux ». </i>Elle est ubiquitaire, énigmatique, inscrutable. Elle ne se rattache à aucune racine. Elle se joue de toutes les médecines. Elle surgit n’importe où, se multiplie, se dissémine. Elle disparaît, reparaît sous multiplicités linéaires. Elle se segmentarise, se stratifie, se déterritorialise, se confond avec ses sillages, se réincarne dans mille avatars. L’Araignée est une antimémoire. Elle procède par démultiplications continuelles, variations perpétuelles, invasions<span class="Apple-converted-space">  </span>ponctuelles. Elle contrarie les certitudes cliniques, renverse les courbes statistiques, contrecarre les études épidémiologiques. Elle échappe aux géo-positionnements par satellite. Elle se métamorphose en puce incessamment modifiable, démontable, modulable, en extension, en rétractation, animée par un flux d’énergies vouées à une irrémédiable extinction. Elle ne se fixe pas. Elle ne s’implante pas. Elle contagionne et disloque les destinées. Elle dévie de leurs trajectoires les devenirs prometteurs.<span class="Apple-converted-space">  </span>Elle désintègre les modélisations technocratiques. Elle déséquilibre les institutions, les administrations, les rouages étatiques. Elle abolit les constitutions, les conventions, les sémiotiques, les significations, les communications, les vies privées, les aspirations objectivées. Elle détraque les certitudes scientifiques. Elle démantèle les corpus théoriques. Elle obsolétise les<span class="Apple-converted-space">  </span>transcendances et les immanences, les éthiques et les didactiques, les doctrines et les vitrines, les omnisciences et les bonnes consciences. Elle ne s’énonce pas. Elle ne s’élucide pas. Elle est l’omnipotence absolue en implosion annoncée. Elle est le suprême simulacre de l’ordre néolibéral en décomposition avancée. </span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Le bonze Caudhari ajoute : <i>« Pour ma part, je me contente des araignées de l’ancienne génération, en voie de disparition. Elles me tiennent compagnie dans ma caverne. Quand le grand froid s’installe, je les vois se regrouper sous une même toile. Je ne sais pas ce qu’elles complotent. La montagne m’apprend la musique des vents. Les araignées m’apprennent le silence ».</i> Un souvenir de lecture me revient à l’esprit, <i>Le Silence</i>, un article de Maurice Maeterlinck : <i>« La parole est du temps, le silence est l’éternité. Nous ne parlons qu’aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où nous nous sentons à une grande distance de la réalité. Dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part.</i> <i>Les paroles passent, mais le silence, s’il a l’occasion d’être actif, ne s’efface jamais. La vie véritable, la seule qui laisse quelque trace, est faite de silence. Il y a un silence passif, qui n’est qu’un reflet du sommeil, de la mort, de l’inexistence. C’est le silence qui dort, et tandis qu’il sommeille, il est moins redoutable que la parole. Mais, une circonstance inattendue peut l’éveiller soudain. Et alors, c’est son frère, le grand silence actif qui s’intronise. Soyez, dès lors, en garde. Deux âmes s’éteignent. Les parois s’écroulent. Les digues se rompent. La vie ordinaire laisse place à une vie très grave, sans défense, où plus rien ne sourit, où plus rien n’obéit, où plus rien ne s’oublie</i>. (<a href="https://www.babelio.com/auteur/Maurice-Maeterlinck/6670">Maurice Maeterlinck</a>, Le Silence, 1896,<span class="Apple-converted-space">  </span>in Le Trésor des humbles, éditions Mercure de France, 1920).</span></p>
<p class="p9"><span class="s1"><b>2</b></span></p>
<p class="p5"><span class="s1"><b>Métamorphoses.</b></span></p>
<p class="p5"><span class="s1">Quelle mouche a piqué Friedrich Nietzsche pour qu’il me fasse allégorie de l’éternel retour ?<span class="Apple-converted-space">  </span>Il me piste. Il me guette. Il me scrute. Il m’épie. Il m’attribue tous les rôles, bénéfiques et maléfiques. Il m’affuble de tous les vices. Il me gratifie de toutes les vertus. Il tatoue de mon signe le front du juge. Je suis, à ses yeux, le véritable visage de la justice. Je sème le ciel d’orages de la vengeance. J’arrache les masques des hypocrites, des opportunistes, des<span class="Apple-converted-space">  </span>arrivistes. Je débusque les envieux, les cupides, les vaniteux, les perfides, les rapaces, les sordides. Il<span class="Apple-converted-space">  </span>me<span class="Apple-converted-space">  </span>qualifie d’araignée venimeuse, tapie dans ma caverne, calomniatrice du monde, allumeuse de bûchers. Il prétend savoir mes transformations, mes métempsychoses, mes anamorphoses, mes mutations, mes transfigurations, mes transmigrations. Il me flatte. Il m’exorcise. Il me parabolise. Il me romantise. Il me transmute en<span class="Apple-converted-space">  </span>métaphore. Il me défie. Il méconnaît ma musique ensorceleuse. Il ignore ma danse merveilleuse, ma ronde périlleuse. Dans ma grotte, se dissimulent<span class="Apple-converted-space">  </span>les sagesses condamnées, les<span class="Apple-converted-space">  </span>connaissances abandonnées, les rêveries damnées. Je transparais en filigrane sur chaque page de ses livres. Je glisse entre les lignes. Je me couvre de couleurs phosphorescentes. Je suis l’éternel retour. Je suis le présent perpétuel. Je suis sa succube, sa dragonne, sa démone. Il fulmine. Il tempête. Il invective les dieux. Il les trucide. Je tisse inlassablement ma toile. Par une nuit orageuse, embrasée d’étoiles filantes, de comètes rutilantes, Friedrich Nietzsche prend d’assaut mon repaire. Je le mords au doigt. Il revient à la charge. Il veut s’accaparer mon secret. Je n’en fais qu’une bouchée. </span></p>
<p class="p10"><span class="s1">J’existe depuis l’origine du monde. J’ai connu les dinosaures, les baluchithères, les mammouths des steppes, les ours des cavernes,<span class="Apple-converted-space">  </span>les bisons des steppes, les mégacéros et toutes les créatures disparues et tous les mammifères pérennisés par la nature. Les chinois ont retrouvé des fossiles de mes ancêtres, des araignées géantes du Jurassique, de cent quarante millions d’années. Je me décline en cent mille espèces vivantes, tisseuses et non tisseuses. Les scientifiques n’ont recensé que la moitié de mes configurations. Je suis la plus grande prédatrice d’insectes nuisibles. Je suis prophylactique. Je suis préventive. Je suis curative de la planète. Je suis la mémoire des temps révolus. Je prolifère dans des milliers avatars. J’échappe au filet du temps. J’évolue dans la durée, sans début, sans fin. Ovide, dans ses Métamorphoses, reconstruit mon histoire à l’aune hellénique. Il me confronte à la déesse grecque de la guerre et de la sagesse. Ils me victimise. Il me coule dans le personnage d’Arachné, une tapisserie surdouée. Les nymphes désertent leurs lacs et leurs bois pour admirer mes ouvrages. Je refuse, par orgueil de pauvre,<span class="Apple-converted-space">  </span>la tutelle d’Athéna. Je la défie dans un concours. Elle représente les dieux dans leur omnipuissance et leur majesté.<span class="Apple-converted-space">  </span>Je décris<span class="Apple-converted-space">  </span>les amours divines. Je dévoile leur luxure, leur débauche, leur lubricité, leur intempérance. Leur impudicité, leur salacité. Athéna, entre deux combats sanglants, n’a qu’un passe-temps plaisant, tisser une petite draperie pour le toilettage de sa chouette adorée. Je la déleste de son expertise. Elle se met dans une terrible colère. Elle lacère mon œuvre. Je me pends à une corde suspendue au plafond. Elle est prise de remords.<span class="Apple-converted-space">  </span>Elle me rend la vie. Elle me transforme en araignée. Elle me condamne à broder des toiles translucides et soyeuses jusqu’à la fin des temps. </span></p>
<p class="p11"><span class="s1">Mon mythe, consigné dans les grimoires, remonte à l’époque archaïque des rivalités entre artisanat grec et artisanat d’Asie mineure. Pline l’Ancien me donne une ascendance lydienne dans les provinces d’Izmir et de Manisa de l’actuelle Turquie. Le poète Nonnos de Panopolis fait de moi une princesse perse. Je suis associée par d’autres chroniqueurs au devin aveugle de Thèbes, Tirésias, qui garde le don de prophétie jusqu’aux Enfers où Ulysse se déplace pour le consulter. Je suis sa confidente. Tirésias accablé des pires malheurs.<span class="Apple-converted-space">  </span>Transformé en femme après avoir tué la femelle d’un couple de serpents entrain de s’accoupler. Il ne reprend son genre masculin que sept ans plus tard après avoir tué le serpent mâle. Tirésias rendu aveuglé par la cruelle Athéna parce qu’il l’a épiée entrain de se dévêtir pour prendre son bain. Nous avons cette rancœur en commun. Tant de philosophes me pensent. Tant de poètes me chantent. Tant de mauvais esprits me vilipendent. Je suis gardienne des nitescences stellaires, des soirées crépusculaires, des éclipses solaires, des visions spéculaires.</span></p>
<p class="p11"><span class="s1"><b>Ecritures.</b></span></p>
<p class="p11"><span class="s1">Je suis l’écriture. Je suis la calligraphie. Je suis l’âme des poètes. Je suis l’aura<span class="Apple-converted-space">  </span>des mages, des devins, des oracles. Des pensées inimaginables, des prosodies insoupçonnables surgissent de mon arantèle. Je suis la sentinelle des songes. Je suis la muse. Stéphane Mallarmé me perçoit<span class="Apple-converted-space">  </span>éblouissante sous les étoiles. Il se baptise poète-araignée. Je suis le fil d’Ariane de Paul Valéry. Je suis Clotho, la fileuse des destins. René Char me voit rayonnante dans la nuit comme un soleil. Je trace en pesanteur ma route dans le firmament. Je suis le masque toujours changeant. Chacune de mes apparitions est un masque. Je suis dionysiaque. Le masque, la ruse, la dissimulation, le stratagème,<span class="Apple-converted-space">  </span>le subterfuge, la simulation sont des lois de la nature. J’en fais mes préceptes. Je suis le mal et son contraire. Mon poison est un élixir, un électuaire, un antidote. Les poètes se régénèrent de mon nectar.<span class="Apple-converted-space">  </span>Je tais mes mystères.<span class="Apple-converted-space">  </span>Les philosophes portent des masques de prophètes. Ils se sacralisent. Ils se divinisent. Ils scandent leurs mots comme des sentences. Ils vaticinent. Ils présagent. Ils disparaissent. Leurs paroles au loin les suivent. Ils occultent leur existence. Ils effacent leur vie. J’oppose au masque de la philosophie la philosophe du masque. Les philosophes ne sont que des concepts. Gilles Deleuze est un masque. Michel Foucault est un masque. Jean Baudrillard est un masque. Jacques Derrida est un masque. Jean-François Lyotard est un masque. Jean-Luc Nancy est un masque. Je les ai connus. Je les ai fréquentés. J’arpente leurs sillages. Ils ne pensent qu’à leurs livres. Rattrapés de leur vivant par leur postérité. Des concepts errants dans la sensation du déjà vu. Le marketing fructifie leurs simulacres. Socrate est le premier démiurge de la déchéance humaine. La vie mise en accusation par l’idée, jugée par l’idée, condamnée par l’idée, châtiée par l’idée, rachetée par l’idée. L’être arraché à la nature, dépossédé de sa propre nature. Les socratiques culpabilisent l’existence. Ils la dénaturent. Ils la moralisent. Ils la politisent. Ils la dépouillent de ses valeurs essentielles, indispensables,<span class="Apple-converted-space">  </span>vitales. Ils font de la vie une faute, une douleur, une tourmente, une pénitence, une malédiction. De ma grotte, j’observe les guerres, les génocides, les ethnocides, les liberticides, les destructions massives, les boucheries humaines. Je remets sans relâche mon ouvrage sur le métier. Je tisse ma toile jour et nuit. Je purifie la terre.</span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Je suis l’excellence et l’ambivalence. Je suis la finesse et l’opulence. Je suis l’indolence et l’insolence. Les livres sacrés m’énigmatisent. Je murmure à l’oreille des visionnaires. Je magnifie leurs stances et leurs versets. Je suis leur égérie clandestine. Je suis la voix intérieure des nabis,<span class="Apple-converted-space">  </span>des prédicateurs, des déclamateurs, des rhéteurs, des harangueurs, des missionnaires, des sermonnaires, des divinateurs, des transmetteurs de vérités étranges venues des limbes cosmiques. Je leur fournis la soie des mots. Vérité de l’ineffable. L’enjeu, la croyance uniquement fondée sur la confiance. La foi écarte d’emblée la critique. La foi s’éprouve et ne se prouve pas. La fides et sa déclinaison foedus<span class="Apple-converted-space">  </span>suggèrent<span class="Apple-converted-space">  </span>un pacte inviolable, une alliance intangible. Je suis la gardienne du temple.</span></p>
<p class="p3"><span class="s1">Je chois pour mon gîte les cavernes, les souterrains, les ruines, les catacombes, les enfoncées introuvables, les hypogées invisitables,<span class="Apple-converted-space">  </span>les alvéoles imprenables, les mausolées des saints. Les cultures africaines me révèrent. Je suis Anansi, préparatrice de l’argile primordiale, réceptrice du souffle initial. Je suis l’archange ailé, régulateur du temps, aspergeur de rosée. Dans les montagnes atlassiennes, je suis le métier à tisser, relieur du ciel et de la terre. Le philosophe n’est-il pas une araignée du réel et de l’irréel, du l’existentiel et de l’immatériel, de l’imaginaire et de l’extraordinaire ? Ne prend-t-il pas les connaissances au piège de sa toile conceptuelle ? Emmanuelle Kant me compare à l’âme siégeant au centre du cerveau, dans un endroit d’une petitesse indescriptible, une âme, heurtée sans conséquences par les agitations des nerfs, qui se répercute dans les parties lointaines du corps. Je remue les cordages et les<span class="Apple-converted-space">  </span>leviers de la machine entière. Je suis l’âme sous-estimée du monde.</span></p>
<p class="p12"><span class="s1"><b>*</b></span><span class="s1"><b>Sociologue, poète, artiste peintre</b></span></p>
<p class="p16"><span class="s1"><b>Bio Express. </b>Mustapha Saha, sociologue, poète, artiste peintre, cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure historique de Mai 68. Ancien sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée. Nouveaux livres : « Haïm Zafrani. Penseur de la diversité » (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve &amp; Larose, Paris, 2020), « Le Calligraphe des sables », (éditions Orion, Casablanca, 2021).</span></p>
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