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		<title>Du « Dahir berbère » à la Constitution de 2011 : itinéraire d’une question linguistique et identitaire au Maroc</title>
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		<pubDate>Mon, 13 Jul 2026 11:37:49 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par : Mohamed KHOUKHCHANI</strong></p>
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<p><strong>Introduction.</strong></p>
<p><strong>L’année 1930 constitue un véritable tournant dans l’histoire moderne du Maroc. Deux événements majeurs, apparemment distincts mais profondément liés, jalonnent cette année sous le Protectorat français : la parution de l’ouvrage fondateur de Robert Montagne, Les Berbères et le Makhzen dans le sud du Maroc, et la promulgation, le 16 mai, du célèbre et controversé « Dahir berbère ». Quatre-vingt-un ans plus tard, en 2011, une nouvelle Constitution marocaine élève le tamazight au rang de langue officielle, aux côtés de l’arabe. Entre ces deux dates, une interrogation permanente traverse la société marocaine : comment penser, nommer et gérer la diversité linguistique et culturelle du pays sans qu’elle devienne un instrument de division ?</strong></p>
<p><strong>1930 : quand le savoir colonial épouse le pouvoir colonial.</strong></p>
<p><strong>Un rapprochement qui n’a rien d’anodin.</strong></p>
<p><strong>Robert Montagne n’était pas un chercheur confiné à une tour d’ivoire académique. Ancien conseiller du maréchal Lyautey, il fut le théoricien le plus influent du « berbérisme » scientifique français. Dans un rapport rédigé au début de l’année 1930, il énonce avec une franchise désarmante l’objectif politique de ses travaux : la mise en place rapide d’un régionalisme berbère lui semble être le moyen le plus efficace pour endiguer la montée des aspirations nationalistes marocaines.</strong></p>
<p><strong>Cette déclaration, issue de la plume même de l’auteur, révèle la nature profonde de l’entreprise coloniale : il ne s’agit pas d’une coïncidence de calendrier, mais de la convergence entre un savoir anthropologique et une stratégie de contrôle. Le Dahir du 16 mai 1930, qui soustrayait certaines tribus dites « de coutume berbère » à la justice chérifienne pour les soumettre à des juridictions coutumières placées sous tutelle française, s’inscrivait dans une politique élaborée depuis 1924 par la Résidence générale. Mais c’est l’œuvre de Montagne, aux côtés de celles d’Édouard Michaux-Bellaire et de Marcel Mauss, qui a fourni la caution scientifique à cette entreprise de fragmentation.</strong></p>
<p><strong>La grille de lecture Makhzen/Siba : une cartographie politique au service du pouvoir.</strong></p>
<p><strong>L’opposition entre Bled el-Makhzen (le pays de l’autorité) et Bled es-Siba (le pays de la dissidence), concept central de l’œuvre de Montagne, offrait à l’administration coloniale une représentation du Maroc comme un espace naturellement divisé entre un centre arabo-musulman et une périphérie berbère réfractaire. Cette lecture, depuis lors largement critiquée et affinée par l’historiographie marocaine, a été habilement exploitée pour légitimer une politique de séparation juridique entre populations « arabes » et « berbères », présentée comme une nécessité administrative.</strong></p>
<p><strong>Une levée de boucliers immédiate et ses lectures contrastées.</strong></p>
<p><strong>Le Dahir berbère fut immédiatement perçu par les Marocains comme une tentative flagrante de briser l’unité nationale. La riposte ne se fit pas attendre : le mufti Abou Bakr Zniber rédigea une pétition virulente, et l’appel au « Latif » (prière pour le salut du pays) résonna dans les mosquées dès l’été 1930. Cet épisode est unanimement reconnu par les historiens comme l’acte fondateur du mouvement nationaliste marocain, une lecture que le Mouvement National reprit à sa création en 1934. Bien que des amendements en 1934 aient atténué la portée du texte, les tribunaux coutumiers ne furent définitivement abolis qu’à l’indépendance, en 1956.</strong></p>
<p><strong>Il convient toutefois de mentionner une lecture minoritaire, portée notamment par certains intellectuels proches de la mouvance amazighe. Selon cette thèse, le Dahir aurait eu une portée territoriale et non ethnique, s’appliquant à toute personne résidant dans les zones de justice coutumière, indépendamment de sa langue. Cette interprétation nuance le caractère intrinsèquement « diviseur » du texte, mais elle demeure marginale face au consensus historiographique qui y voit un instrument de fragmentation identitaire au service du contrôle colonial.</strong></p>
<p><strong>De la fracture coloniale au mythe fondateur de la nation.</strong></p>
<p><strong>Dans les décennies qui suivirent l’indépendance, la question berbère resta marquée par le traumatisme de 1930. Le jeune État marocain, construit en réaction contre le projet colonial de division, privilégia un récit national unitaire centré sur l’arabité et l’islam, reléguant la réalité amazighe aux marges du discours officiel. Le mouvement culturel amazigh, structuré à partir des années 1960-1970 (avec des jalons majeurs comme la Charte d’Agadir de 1991), revendiqua progressivement la reconnaissance du caractère national, puis officiel, de la langue tamazight. Dans une démarche paradoxale, il s’appuya sur le corpus documentaire produit par les ethnologues coloniaux, tout en récusant fermement leur instrumentalisation politique.</strong></p>
<p><strong>2011 : la constitutionnalisation du tamazight, aboutissement ou nouveau « leurre » ?</strong></p>
<p><strong>Un tournant historique.</strong></p>
<p><strong>Dans le contexte du Printemps arabe et du mouvement du 20 février 2011, la nouvelle Constitution marocaine, promulguée après le discours royal du 17 juin, consacre à l’article 5 un principe inédit : l’arabe demeure la langue officielle de l’État, mais l’amazighe constitue également une langue officielle, en tant que « patrimoine commun à tous les Marocains ». Un Conseil national des langues et de la culture marocaine est créé pour en assurer la protection et le développement.</strong></p>
<p><strong>Cette reconnaissance fut saluée par le mouvement amazigh comme une victoire historique, fruit d’un demi-siècle de mobilisation. Elle place le Maroc en position d’avant-garde dans la région, notamment au regard de l’Algérie ou de la Tunisie.</strong></p>
<p><strong>Limites et critiques de la réforme.</strong></p>
<p><strong>La formulation de l’article 5 a cependant suscité des réserves. L’asymétrie entre « l’arabe demeure » et « l’amazighe constitue » a laissé planer un doute sur l’égalité réelle des deux langues, et les activistes amazighs ont redouté que la loi organique, censée en préciser les modalités, ne tarde à voir le jour. Ce fut effectivement le cas : la loi n° 26-16 n’a été adoptée qu’en 2019, soit huit ans après la Constitution. Ce délai, interprété par certains observateurs comme une réticence persistante de l’appareil administratif, alimente un sentiment de défiance. Des voix critiques, minoritaires mais audibles, vont jusqu’à qualifier cette constitutionnalisation de mesure largement symbolique, dont l’effectivité dépend de la volonté politique de l’État.</strong></p>
<p><strong>Continuité ou rupture ? Deux lectures en présence.</strong></p>
<p><strong>Deux perspectives opposées permettent de mettre en regard 1930 et 2011 :</strong></p>
<p><strong>● Une lecture de la continuité verrait dans la reconnaissance constitutionnelle de 2011 l’aboutissement tardif et apaisé d’une question posée dès l’époque coloniale : la reconnaissance de la pluralité linguistique du Maroc. Le tamazight, jadis instrumentalisé par le colonisateur, serait ainsi « réapproprié » par l’État marocain souverain comme un patrimoine partagé, facteur d’unité et non de division.</strong><br />
<strong>● Une lecture de la rupture, défendue par une partie du mouvement amazigh, insiste sur la différence de nature entre les deux moments. Le Dahir de 1930 séparait les populations sur un critère ethnique au profit du pouvoir colonial, tandis que la Constitution de 2011 affirme l’unité de la nation marocaine dans sa diversité, en reconnaissant ses multiples « affluents » (arabo-islamique, amazigh, saharo-hassani, africain, andalou, hébraïque). Cette lecture refuse l’accusation de continuité et salue une démarche de réconciliation nationale, amorcée notamment par la création de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) en 2001.</strong></p>
<p><strong>Conclusion.</strong></p>
<p><strong>L’histoire de la question berbère au Maroc illustre avec éclat comment un même fait culturel — la pluralité linguistique et identitaire — peut être mobilisé à des fins radicalement opposées selon les rapports de force politiques. Instrument de fragmentation coloniale en 1930, il devient objet de reconnaissance constitutionnelle et nationale en 2011. Entre ces deux bornes historiques, le mouvement culturel amazigh a parcouru un chemin considérable, transformant un stigmate colonial en une revendication citoyenne d’égalité linguistique. Cette reconnaissance, pour essentielle qu’elle soit, reste cependant un chantier inachevé. Sa traduction concrète dans les institutions, l’enseignement, l’administration et la vie publique demeure l’enjeu majeur des prochaines décennies.</strong></p>
<p><strong>&#8211;</strong></p>
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