<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:sy="http://purl.org/rss/1.0/modules/syndication/"
	xmlns:slash="http://purl.org/rss/1.0/modules/slash/"
	>

<channel>
	<title>incivilité &#8211; Le collimateur</title>
	<atom:link href="https://lecollimateur.ma/tag/incivilite/feed" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>https://lecollimateur.ma</link>
	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
	<lastBuildDate>Sun, 16 Aug 2026 16:53:22 +0000</lastBuildDate>
	<language>fr-FR</language>
	<sy:updatePeriod>
	hourly	</sy:updatePeriod>
	<sy:updateFrequency>
	1	</sy:updateFrequency>
	<generator>https://wordpress.org/?v=7.0.2</generator>

<image>
	<url>https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2022/11/cropped-logo-32x32.png</url>
	<title>incivilité &#8211; Le collimateur</title>
	<link>https://lecollimateur.ma</link>
	<width>32</width>
	<height>32</height>
</image> 
	<item>
		<title>La vitrine et le miroir</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/217607</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Le collimateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 16 Aug 2026 16:53:22 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
		<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[incivilité]]></category>
		<category><![CDATA[maroc]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://lecollimateur.ma/?p=217607</guid>

					<description><![CDATA[Par : Allal KHEIREDDINE Ce que l&#8217;incivilité ordinaire dit d&#8217;un pays Il y a un geste, au Maroc, qui suffit à ouvrir le dossier : s&#8217;arrêter devant un passage piéton. Celui qui le fait n&#8217;est pas remercié ; il est klaxonné. Il n&#8217;a pas enfreint le code, il a enfreint l&#8217;usage. Cette inversion — où &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par : Allal KHEIREDDINE</strong></p>
<p><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-217102" src="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1.jpeg" alt="" width="780" height="470" srcset="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1.jpeg 780w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1-300x181.jpeg 300w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1-768x463.jpeg 768w" sizes="(max-width: 780px) 100vw, 780px" /></p>
<p><strong>Ce que l&rsquo;incivilité ordinaire dit d&rsquo;un pays</strong></p>
<p><strong>Il y a un geste, au Maroc, qui suffit à ouvrir le dossier : s&rsquo;arrêter devant un passage piéton. Celui qui le fait n&rsquo;est pas remercié ; il est klaxonné. Il n&rsquo;a pas enfreint le code, il a enfreint l&rsquo;usage. Cette inversion — où le respect de la règle devient la faute et son contournement la norme — n&rsquo;est pourtant qu&rsquo;une occurrence parmi d&rsquo;autres. Elle se rejoue à la file d&rsquo;attente, au guichet, sur le trottoir, à la terrasse d&rsquo;un café, au barrage routier. C&rsquo;est de cette grammaire commune qu&rsquo;il faut parler, sans indignation ni complaisance, et non de la seule conduite automobile, qui n&rsquo;en est que la manifestation la plus bruyante.</strong></p>
<p><strong>Précisons d&#8217;emblée : rien, dans l&rsquo;histoire comparée, n&rsquo;autorise à dire qu&rsquo;un peuple serait moins civil qu&rsquo;un autre. Mais le civisme est l&rsquo;un des rares indicateurs qu&rsquo;un pays produit gratuitement, que tout visiteur lit en trois jours, et qu&rsquo;aucune campagne d&rsquo;image ne peut fabriquer.</strong></p>
<p><strong>I. De quoi parle-t-on exactement</strong></p>
<p><strong>L&rsquo;usage courant confond deux notions qu&rsquo;il faut distinguer.</strong></p>
<p><strong>Le civisme, au sens classique, désigne l&rsquo;attachement du citoyen à la chose publique : respect des lois, participation, sens du bien commun. C&rsquo;est une vertu politique, héritée de la civitas romaine et de la tradition républicaine.</strong></p>
<p><strong>L&rsquo;incivilité, telle que la sociologie l&rsquo;a constituée en objet à partir des années 1990, désigne autre chose : non pas le crime, mais le désordre visible du quotidien. Sébastian Roché, qui a acclimaté la notion en langue française à travers Le Sentiment d&rsquo;insécurité (1993), La Société incivile (1996) et *Sociologie politique de l&rsquo;insécurité (1998), en propose une définition opératoire : les incivilités sont des désordres en public, c&rsquo;est-à-dire des comportements qui se donnent à voir, et dont l&rsquo;effet premier est d&rsquo;augmenter la crainte et de dégrader le sentiment d&rsquo;appartenance. Le klaxon, la file resquillée, le trottoir confisqué, le regard insistant sur une passante n&rsquo;ont, pris isolément, aucune gravité pénale. Leur gravité est cumulative et signalétique : chacun signale à l&rsquo;autre que l&rsquo;espace commun n&rsquo;a pas de gardien, donc pas de règle.</strong></p>
<p><strong>Trois cadres théoriques éclairent ce mécanisme.</strong></p>
<p><strong>Norbert Elias, dans La Civilisation des mœurs, a montré que la civilité n&rsquo;est pas une donnée morale mais un produit historique : elle s&rsquo;installe à mesure que se constituent des chaînes d&rsquo;interdépendance longues, où chacun doit anticiper le comportement d&rsquo;autrui. Là où la vie sociale reste courte et locale, l&rsquo;autocontrainte est faible ; là où elle s&rsquo;allonge, elle devient réflexe.</strong></p>
<p><strong>Robert Putnam, dans Making Democracy Work, a établi que le capital social, la densité de confiance et de coopération non familiale, expliquait, mieux que la richesse, les écarts de performance institutionnelle entre régions d&rsquo;un même pays. La civilité n&rsquo;est pas la conséquence du développement ; elle en est partiellement la cause.</strong></p>
<p><strong>Gabriel Almond et Sidney Verba, avec The Civic Culture (1963), ont dégagé une variable décisive : le sentiment d&rsquo;efficacité civique, c&rsquo;est-à-dire la croyance qu&rsquo;agir correctement produit un effet. Là où cette croyance s&rsquo;effondre, la civilité devient un coût pur, supporté par le seul individu qui la pratique.</strong></p>
<p><strong>Retenons cette conclusion, qui commande tout le reste : on n&rsquo;est pas incivil par nature, on l&rsquo;est par calcul, dans un environnement qui rend le calcul rationnel.</strong></p>
<p><strong>II. Une grammaire commune : six registres, un seul mécanisme</strong></p>
<p><strong>L&rsquo;erreur serait de traiter séparément le chauffard, le resquilleur, le fonctionnaire tatillon et le gardien de voitures. Ils font la même chose. Chacun capte à son profit une ressource commune laissée sans administrateur. Ce qui varie n&rsquo;est pas le geste, c&rsquo;est la ressource captée et le capital dont dispose celui qui la capte.</strong></p>
<p><strong>1. La chaussée : la priorité captée</strong></p>
<p><strong>C&rsquo;est le registre le mieux documenté, parce qu&rsquo;il est le seul qui produise des cadavres comptabilisés. La NARSA a enregistré en 2025 quelque 160 000 accidents corporels et 4 577 tués, en hausse de 25,5 % sur un an — dont 1 185 piétons, soit près de 26 % du total. Rapporté à la population, cela situe le Maroc autour de 120 tués par million d&rsquo;habitants.</strong></p>
<p><strong>Ce chiffre n&rsquo;a d&rsquo;intérêt que comparé. En 2003, l&rsquo;Espagne enregistrait 128 tués par million, 25 % au-dessus de la moyenne européenne, et passait pour un pays de conduite indisciplinée. Vingt ans après l&rsquo;entrée en vigueur du permis à points, elle est à 37 — une baisse de 73,5 %, le port de la ceinture passant de 72 % à 98 %. Le Maroc de 2025 est, sur cet indicateur, l&rsquo;Espagne de 2003. Aucun changement de mentalité n&rsquo;a précédé la transformation espagnole : c&rsquo;est la prévisibilité de la sanction qui a produit la mentalité.</strong></p>
<p><strong>2. La file : l&rsquo;ordre d&rsquo;arrivée capté</strong></p>
<p><strong>La file d&rsquo;attente est la plus égalitaire des institutions humaines : elle ne connaît qu&rsquo;une seule hiérarchie, l&rsquo;heure d&rsquo;arrivée. Elle ne demande ni diplôme, ni fortune, ni relation. C&rsquo;est précisément pourquoi la resquille est un acte politique et non une simple impolitesse : celui qui passe devant affirme l&rsquo;existence d&rsquo;une hiérarchie parallèle.</strong></p>
<p><strong>On observera qu&rsquo;il ne passe jamais en silence. Il invoque toujours une exception — une question rapide, une urgence, un dossier particulier, une connaissance. L&rsquo;exception est le message. Elle dit que la règle vaut pour ceux qui n&rsquo;ont pas les moyens d&rsquo;y échapper. Et l&rsquo;on remarquera que la file tient parfaitement, au Maroc comme ailleurs, dès qu&rsquo;un dispositif la matérialise : ticket numéroté, barrière, écran d&rsquo;appel. Ce n&rsquo;est donc pas une affaire de caractère national mais d&rsquo;équipement institutionnel.</strong></p>
<p><strong>3. Le trottoir et la terrasse : l&rsquo;espace public capté par le regard</strong></p>
<p><strong>C&rsquo;est le registre le plus délicat et le plus coûteux. Une terrasse alignée face à la rue, où des hommes suivent le passage des femmes comme on suit un échange de fond de court, n&rsquo;est pas un pittoresque. C&rsquo;est la conversion d&rsquo;un espace de circulation en espace d&rsquo;observation, et la relégation de la moitié de la population au statut de spectacle.</strong></p>
<p><strong>Il faut refuser ici le registre moral, qui est stérile, pour le registre juridique, qui est efficace. Le harcèlement de rue est un délit au Maroc depuis l&rsquo;entrée en vigueur, le 12 septembre 2018, de la loi 103-13 : est punissable quiconque persiste à importuner autrui dans les lieux publics par des agissements, paroles ou gestes à caractère sexuel, avec une peine d&rsquo;un à six mois d&#8217;emprisonnement et une amende de 2 000 à 10 000 dirhams. Le texte existe donc, et il est perfectible — les associations lui reprochent depuis l&rsquo;origine ses lacunes. Mais l&rsquo;enquête nationale du HCP établissait, la même année, que 54 % des femmes déclaraient avoir subi une forme de violence.</strong></p>
<p><strong>Le diagnostic est ici rigoureusement identique à celui de la route : une norme écrite, une application défaillante, et donc un calcul d&rsquo;impunité vérifié chaque jour. Le coût, lui, est mesurable : c&rsquo;est la liberté de mouvement de la moitié du pays, c&rsquo;est-à-dire une amputation directe du taux d&rsquo;activité féminine, dont chacun s&rsquo;accorde à dire qu&rsquo;il est le principal gisement de croissance inexploité du Royaume.</strong></p>
<p><strong>4. Le guichet : le temps et le dossier captés</strong></p>
<p><strong>Une administration qui exige d&rsquo;un vivant qu&rsquo;il prouve qu&rsquo;il vit signifie à l&rsquo;usager qu&rsquo;il est présumé fraudeur ; celui-ci le lui rend. Le mécanisme n&rsquo;est pas la méchanceté mais la rente de discrétion: là où le fonctionnaire dispose d&rsquo;une marge d&rsquo;appréciation non tracée, cette marge devient sa seule ressource de pouvoir, et il n&rsquo;a aucun intérêt à la voir disparaître.</strong></p>
<p><strong>Il faut ici rendre justice à ce qui a changé. La comparaison avec les années 1980-1990 n&rsquo;est plus soutenable : la dématérialisation a supprimé des humiliations entières. Les poches de résistance subsistent, et elles subsistent exactement là où la procédure est restée opaque. C&rsquo;est une confirmation, non une objection : partout où le pouvoir discrétionnaire a été retiré, le comportement a suivi.</strong></p>
<p><strong>5. Le gilet jaune et le mendiant : la gêne captée</strong></p>
<p><strong>Le gardien de voitures qui vous guide vers une place que vous voyiez parfaitement, et le mendiant qui insiste au-delà du refus, exercent la même opération : ils prélèvent une contribution sur un bien commun — le stationnement, le passage — en s&rsquo;appuyant sur le coût que représenterait, pour vous, le refus.</strong></p>
<p><strong>Mais ici, une distinction s&rsquo;impose, et elle est décisive pour la suite. Le geste est formellement identique à celui du puissant qui gare son véhicule où nul autre ne le peut ; son contenu social est inverse. L&rsquo;un prélève une rente de subsistance, l&rsquo;autre une rente de position. Confondre les deux serait la faute d&rsquo;analyse la plus commune et la plus injuste : elle conduit à réprimer le premier, qui n&rsquo;a pas d&rsquo;alternative, et à tolérer le second, qui en a mille. Les remèdes doivent donc être opposés — formalisation d&rsquo;un côté, sanction de l&rsquo;autre.</strong></p>
<p><strong>6. Le barrage : la route captée par l&rsquo;État lui-même</strong></p>
<p><strong>Six ou sept contrôles sur moins de cent kilomètres immobilisent plusieurs dizaines d&rsquo;agents, souvent dans des conditions physiques difficiles, pour un dispositif fixe, visible et donc parfaitement anticipable. Le chiffrage national — en effectifs et en budget — mériterait un audit public que personne n&rsquo;a conduit.</strong></p>
<p><strong>Mais l&rsquo;essentiel n&rsquo;est pas comptable. Un contrôle statique et prévisible enseigne au conducteur exactement la mauvaise leçon : il ne dit pas « la règle s&rsquo;applique partout », il dit « la règle s&rsquo;applique ici ». L&rsquo;État fournit ainsi, sans le vouloir, le modèle même du rapport à la norme qu&rsquo;il déplore chez ses administrés : localisé, négociable, contournable. L&rsquo;expérience espagnole tranche ce débat : ce n&rsquo;est pas le nombre d&rsquo;agents visibles qui a fait chuter la mortalité, mais l&rsquo;imprévisibilité du contrôle et l&rsquo;automaticité de la sanction.</strong></p>
<p><strong>III. La variable oubliée : le capital et le coût de sortie</strong></p>
<p><strong>Reste la question la plus sensible, celle des élites — et elle demande plus de rigueur que d&rsquo;humeur.</strong></p>
<p><strong>On dit volontiers que l&rsquo;incivilité est le fait des classes populaires. C&rsquo;est une erreur d&rsquo;optique. L&rsquo;incivilité des humbles est visible ; celle des puissants est structurante. La première encombre un trottoir ; la seconde fournit le modèle. Dès lors qu&rsquo;un véhicule stationne où nul ne le peut, qu&rsquo;un cortège traverse au rouge, qu&rsquo;un dossier avance par relation, la règle cesse d&rsquo;être une règle pour devenir une contrainte différenciée — et le citoyen ordinaire en tire la conclusion parfaitement logique qu&rsquo;obéir est le signe de n&rsquo;avoir personne.</strong></p>
<p><strong>Deux outils permettent d&rsquo;aller au-delà du constat.</strong></p>
<p><strong>Thorstein Veblen, dès 1899, a décrit la consommation ostentatoire. comme le langage d&rsquo;une richesse récente qui n&rsquo;a pas encore trouvé d&rsquo;autre preuve d&rsquo;elle-même ; Pierre Bourdieu a montré qu&rsquo;un capital économique non doublé d&rsquo;un capital culturel produit mécaniquement une distinction bruyante. Ce qui frappe le visiteur n&rsquo;est donc pas la richesse, c&rsquo;est le décalage entre les deux capitaux — et ce décalage est un phénomène de transition, non un trait de caractère. Toutes les sociétés d&rsquo;enrichissement rapide l&rsquo;ont connu : l&rsquo;Angleterre victorienne, les États-Unis du Gilded Age, l&rsquo;Espagne des années 1990, la Chine des années 2000.</strong></p>
<p><strong>Albert Hirschman, avec Exit, Voice, and Loyalty (1970), fournit le second outil, et le plus éclairant. Face à la dégradation d&rsquo;un bien collectif, on dispose de deux stratégies : la défection, sortir, aller ailleurs, ou la prise de parole, rester et exiger la réparation. Or, au Maroc comme partout, la sortie est un privilège : école privée, clinique privée, quartier fermé, résidence à l&rsquo;étranger, scolarité des enfants hors du pays. Ceux qui disposent des codes et des moyens de la défection n&rsquo;ont plus d&rsquo;intérêt matériel à la qualité de l&rsquo;espace commun, et cessent donc d&rsquo;exercer la prise de parole. Ceux qui ont l&rsquo;argent sans les codes restent, et convertissent leur fortune en privilège visible faute de pouvoir la convertir en distinction discrète.</strong></p>
<p><strong>Les deux mouvements affaiblissent la norme par des voies opposées, et l&rsquo;un explique l&rsquo;autre : le bien commun se dégrade d&rsquo;abord parce que ceux qui auraient le pouvoir de le défendre n&rsquo;en dépendent plus. C&rsquo;est là, bien plus que dans la vulgarité de quelques-uns, que se situe le nœud.</strong></p>
<p><strong>IV. Pourquoi la vitrine compte</strong></p>
<p><strong>On objectera qu&rsquo;il s&rsquo;agit de détails, et que l&rsquo;essentiel est ailleurs — croissance, emploi, infrastructures. C&rsquo;est méconnaître la fonction économique de la civilité.</strong></p>
<p><strong>Elle est d&rsquo;abord le premier signal reçu. Un investisseur, un touriste, un cadre expatrié ne lisent pas les rapports du HCP ; ils lisent la circulation, la file, le guichet. Le civisme fonctionne comme une attestation collective de bonne conduite, délivrée en continu et invérifiable autrement.</strong></p>
<p><strong>Elle réduit ensuite ce que les économistes nomment les coûts de transaction. Une société où chaque interaction doit être doublée d&rsquo;une méfiance dépense en friction ce qu&rsquo;elle pourrait investir en production. Les 4 577 morts de 2025 ne sont pas seulement un drame : ce sont des années de vie productive perdues, des dépenses hospitalières, des primes d&rsquo;assurance, des journées de justice.</strong></p>
<p><strong>Elle conditionne enfin l&rsquo;échéance de 2030. Un pays qui accueille une Coupe du monde est observé pendant un mois par un milliard de personnes, dont l&rsquo;attention se portera moins sur les stades que sur les trottoirs.</strong></p>
<p><strong>Un peuple civil n&rsquo;est pas un peuple docile. C&rsquo;est un peuple qui a compris que la règle commune lui appartient — et un pays dont les citoyens tiennent l&rsquo;espace public pour leur bien est mécaniquement plus dynamique, parce qu&rsquo;il économise sur la surveillance ce qu&rsquo;il investit dans la confiance.</strong></p>
<p><strong>V. Les causes, individuelles et collectives</strong></p>
<p><strong>Au niveau individuel, trois ressorts opèrent partout. Le calcul d&rsquo;impunité : celui qui force le passage évalue, correctement, que la probabilité d&rsquo;être sanctionné est faible et le gain immédiat — et toute la littérature sur la dissuasion établit que c&rsquo;est la certitude de la sanction, non sa sévérité, qui modifie le comportement. L&rsquo;absence de rétribution symbolique: celui qui s&rsquo;arrête au passage piéton n&rsquo;obtient rien ; sa civilité est une dépense nette, et aucune norme ne survit longtemps à cette asymétrie. L&rsquo;anonymat urbain, enfin : on se conduit mal devant des inconnus parce qu&rsquo;ils resteront inconnus.</strong></p>
<p><strong>Au niveau collectif, quatre facteurs se conjuguent. Une urbanisation plus rapide que ses institutions : le Maroc est passé en deux générations d&rsquo;une société majoritairement rurale à une société majoritairement urbaine, et les normes de la jmaa. جماعة hospitalité, générosité, entraide, que tout visiteur constate intactes — sont des normes de l&rsquo;interconnaissance qui ne se transposent pas automatiquement à l&rsquo;anonyme. D&rsquo;où ce paradoxe que l&rsquo;on observe partout : des individus admirables et un collectif difficile. Une école qui enseigne l&rsquo;obéissance plutôt que la citoyenneté : une éducation civique récitée et notée produit des élèves capables de définir le civisme et incapables de l&rsquo;exercer. Le différentiel d&rsquo;impunité, analysé plus haut. Et la, défiance administrative réciproque, qui installe entre l&rsquo;usager et l&rsquo;institution un jeu où chacun se protège de l&rsquo;autre.</strong></p>
<p><strong>VI. Ce qu&rsquo;il est possible de faire</strong></p>
<p><strong>Rendre la sanction certaine, modeste et impersonnelle</strong></p>
<p><strong>Le permis à points existe au Maroc depuis 2010 ; son effet dépend entièrement de la fiabilité de son application. L&rsquo;automatisation, radars, verbalisation dématérialisée, absence de contact humain, présente un avantage qui n&rsquo;est pas technique mais moral : elle supprime la négociation, donc l&rsquo;humiliation, donc la corruption d&rsquo;appoint. Corollaire impératif : aucune exemption visible. Une seule dérogation notoire annule mille contraventions.</strong></p>
<p><strong>Le même principe vaut pour la loi 103-13 : une loi non appliquée est pire qu&rsquo;une loi absente, car elle enseigne que les textes sont décoratifs.</strong></p>
<p><strong>Redéployer le contrôle plutôt que l&rsquo;augmenter</strong></p>
<p><strong>Le passage du barrage fixe au contrôle mobile, aléatoire et automatisé produit, à effectif constant, un effet dissuasif sans commune mesure — et restitue à des milliers d&rsquo;agents une mission moins pénible et plus utile. C&rsquo;est une réforme à coût nul, voire négative.</strong></p>
<p><strong>Substituer la pédagogie à la morale</strong></p>
<p><strong>Les campagnes de sensibilisation classiques ont un rendement faible et connu. Ce qui fonctionne relève de l&rsquo;intervention symbolique. En 1995, Bogotá comptait environ 1 500 morts annuels de la circulation ; Antanas Mockus, mathématicien devenu maire, remplaça quatre cents agents par des mimes qui ne verbalisaient pas mais tournaient en dérision les contrevenants — pariant sur le fait que la honte sociale pèse plus que l&rsquo;amende. Le dispositif, étendu à 420 artistes, s&rsquo;accompagna d&rsquo;étoiles peintes au sol à l&rsquo;endroit de chaque mort. La cultura ciudadana ainsi lancée est aujourd&rsquo;hui étudiée comme un cas d&rsquo;école de changement de norme à coût quasi nul, exportée au Brésil et ailleurs.</strong></p>
<p><strong>À l&rsquo;école, le civisme ne s&rsquo;enseigne pas, il se pratique : conseils d&rsquo;élèves, gestion réelle d&rsquo;un espace commun, responsabilité déléguée. Un élève qui a administré une bibliothèque de classe pendant un an en sait plus sur le bien commun que celui qui a mémorisé un chapitre.</strong></p>
<p><strong>Formaliser ce qui relève de la subsistance</strong></p>
<p><strong>Le gardien au gilet jaune et le mendiant insistant ne sont pas des problèmes d&rsquo;ordre public mais des emplois informels de survie. La répression les déplace ; la formalisation les résout. Statut, badge, tarif affiché, zones délimitées : plusieurs villes marocaines l&rsquo;ont expérimenté avec succès. Ce qui exaspère l&rsquo;usager n&rsquo;est pas la présence du gardien, c&rsquo;est l&rsquo;incertitude sur ce qu&rsquo;il doit et sur ce qu&rsquo;il obtient. La règle claire protège les deux parties — et d&rsquo;abord la plus faible.</strong></p>
<p><strong>Réengager ceux qui sont sortis</strong></p>
<p><strong>C&rsquo;est la mesure la moins évidente et sans doute la plus décisive. Puisque la dégradation du bien commun tient largement à la défection de ceux qui pourraient le défendre, tout ce qui rattache les élites à l&rsquo;espace partagé travaille pour le civisme : qualité des services publics susceptible de reconquérir les classes supérieures, exemplarité rendue visible, et surtout égalité de traitement démontrée dans les cas où elle coûte quelque chose. Un seul procès-verbal notoirement appliqué à qui pouvait y échapper vaut cent campagnes.</strong></p>
<p><strong>Mesurer</strong></p>
<p><strong>On n&rsquo;améliore que ce que l&rsquo;on compte. Bogotá s&rsquo;est dotée d&rsquo;une enquête de culture citoyenne, aujourd&rsquo;hui reproduite dans des dizaines de villes, permettant de suivre l&rsquo;évolution des normes perçues. Un baromètre marocain du civisme — respect des priorités piétonnes, temps d&rsquo;attente au guichet, part des femmes présentes dans l&rsquo;espace public aux heures de terrasse, taux de signalement du harcèlement — coûterait peu et rendrait discutable ce qui n&rsquo;est aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;affaire d&rsquo;humeur.</strong></p>
<p><strong>Conclusion</strong></p>
<p><strong>Il faut se garder de deux tentations symétriques : le dénigrement de soi, qui prend l&rsquo;agacement du vacancier pour un diagnostic, et le déni, qui traite toute critique comme une déloyauté. Entre les deux, il y a la position la plus exigeante : constater qu&rsquo;un pays qui a transformé son administration en trente ans, qui a bâti des ports, des lignes à grande vitesse et une diplomatie, est manifestement capable de transformer aussi ses trottoirs et que ne pas le faire serait la seule chose véritablement incompréhensible.</strong></p>
<p><strong>L&rsquo;Espagne a mis vingt ans. Bogotá, trois. Le Maroc n&rsquo;a besoin ni d&rsquo;un miracle ni d&rsquo;une conversion morale. Il a besoin que la règle soit la même pour tous, appliquée sans passion, et qu&rsquo;un homme qui s&rsquo;arrête devant un passage piéton n&rsquo;ait plus, un jour, le sentiment d&rsquo;être le seul.</strong></p>
]]></content:encoded>
					
		
		
			</item>
	</channel>
</rss>
