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	<title>ENFANCE À AHFIR &#8211; Le collimateur</title>
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	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
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	<title>ENFANCE À AHFIR &#8211; Le collimateur</title>
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		<title>ENFANCE À AHFIR. « LE GOÛT DOUX-AMER DE LA HANDIYA » (SUITE ET FIN)</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/21050</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 01 Aug 2020 10:10:08 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[chronique]]></category>
		<category><![CDATA[ENFANCE À AHFIR]]></category>
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					<description><![CDATA[Il partit avec la certitude d’éclaircir le mystère dans quelques instants. À peine eut-il fait la moitié du chemin qu’un pickup stoppa net à son flanc gauche. Il transportait deux Mokhaznis (agents des forces auxiliaires), l’un dans la cabine à côté du conducteur, et l’autre à l’arrière sur le plateau de chargement. Ce dernier donnait &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Il partit avec la certitude d’éclaircir le mystère dans quelques instants. À peine eut-il fait la moitié du chemin qu’un pickup stoppa net à son flanc gauche. Il transportait deux Mokhaznis (agents des forces auxiliaires), l’un dans la cabine à côté du conducteur, et l’autre à l’arrière sur le plateau de chargement. Ce dernier donnait l’impression de surveiller deux jeunes hommes assis côte à côte. L’enfant, agile, se rua deux pas en arrière. À cet instant même, le « Mokhazni » assis côté passager mit pied à terre et lança aussi loin que possible son bras pour agripper l’enfant, qui se trouvait, en dépit de tout, hors de portée. Mostafa, apeuré par ce bras, prit ses jambes à son coup et détala sans demander son reste.</p>
<p>Il ne reprit haleine qu’une fois auprès de son grand-père. En voyant son petit-fils débouler sur le vieux comptoir de l’épicerie, le teint blême, les yeux exorbités, l’écume aux lèvres, le vieil homme s’affola et bondit de son siège avec l’énergie de celui qui défend ce qu’il a de plus précieux.</p>
<p>Quand il ne constata aucun danger à proximité de son petit-fils, il récupéra ses esprits et le fit asseoir. D’une main il ôta la sueur qui inondait sa figure, de l’autre il lui caressa les cheveux pour le calmer. Entre deux souffles, haletant, Mostafa réussit à balbutier quelques mots pour expliquer qu’il avait échappé au Mokhazni qui tentait de l’attraper.</p>
<p>« Mais, lui demanda-t-il, pourquoi voulait-il t’appréhender ? Qu’as-tu fait de mal ? Qu’est-ce que tu as fait comme bêtise ? T’es-tu battu avec quelqu’un ? Non ! Non ! Je n’ai rien fait ! Je ne sais pas pourquoi ! ». À cet instant, un adulte enfourchant un vieux vélo et pédalant à se rompre les muscles lança à l’intention du grand-père : « Le feu à Foughal ! Il y a le feu à Foughal ! On ramasse les gens pour éteindre l’incendie ! »</p>
<p>Il était déjà loin quand il prononça sa dernière phrase. Un déclic se produisit alors dans l’esprit du patriarche. Il commença à mettre en lien certaines constatations qui, sans lui échapper, ne lui avaient pas paru importantes. L’exceptionnel quand il revêt la forme et le mode de déroulement de l’ordinaire passe inaperçu. Maintenant, il s’expliquait pourquoi il y avait moins de monde dans la rue, à part les vieilles personnes et les petits enfants. Ce qui n’était pas sans lien avec le camion qu’il avait vu passer un peu plus tôt, avec à bord quantité de jeunes gens et d’adultes encadrés par des Mokhaznis.</p>
<p>À voix haute, il se reprocha sa distraction : « Ha ! Moi qui pensais qu’on emmenait tout ce beau monde pour aller travailler dans le cadre de l’entraide nationale. Viens fiston ! On rentre à la maison ! » Aussitôt dit aussitôt fait. Il retira les clefs de leur crochet, rabattit les deux pans de la porte de l’épicerie et, avec une vigilance extrême, ferma à double tour en jetant des regards inquiets à droite et à gauche. Il poussa devant lui Mostafa qui s’était remis de ses émotions. Dès qu’ils eurent dépassé le seuil de la porte de la maison, il la referma avec l’idée de ne la rouvrir qu’en cas d’extrême urgence, et se racla la gorge bruyamment comme pour annoncer, en même temps, et son arrivée et la grave nouvelle. À peine au bout du couloir, il annonça d’un ton mi-grave mi-amusé, comme pour reconnaitre le piège dans lequel il avait fait involontairement tomber son fils Abdallah : « Zayakh (façon sarcastique de désigner un jeune homme) est en train d’éteindre l’incendie à Foughal ! ».</p>
<p>Les femmes, toutes occupées à leurs besognes quotidiennes, qui sur la terrasse du toit en train de laver les vêtements, qui dans le portique, que l’on transformait en cuisine dès que tout le monde était sur pied, à préparer le pain pour l’envoyer cuire au four du quartier, accoururent à la rencontre du patriarche pour mieux saisir ses propos qui s’annonçaient graves.</p>
<p>Sans se faire prier, il répéta : « Zayakh, que nous attendons depuis tôt ce matin, est à Foughal en train d’éteindre le feu que des bergers pervers ont allumé. » — « Et comment est-il parti là-bas ? », demanda Bent Mohand qui ne semblait pas encore mesurer la gravité de l’événement. Ne l’avons-nous pas envoyé acheter la handiya ? ». Mostafa s’avisa d’intervenir pour désamorcer le malentendu et ainsi épargner à sa grand-mère le risque imminent d’essuyer la crise de nerfs qui semblait se préparer chez son grand-père : « Grand-mère, ce sont les mokhaznis qui l’ont emmené de force, pour éteindre l’incendie qui s’est déclaré à Foughal. Moi aussi, quand j’étais parti à sa recherche, un mokhazni faillit m’attraper pour m’emmener là-bas ».</p>
<p>Les précisions de l’enfant lui firent mesurer toute l’ampleur de l’événement qu’elle érigea en drame familial. Alors, elle entama un monologue en se lamentant : « Seigneur ! Seigneur ! Il va se faire brûler… Il y mourra…Il y mourra… Oh ! Mon Dieu, j’ai perdu mon fils ! ». Fatima qui ramenait toujours les choses à leurs proportions, intervint pour calmer sa belle-mère : « Écoute Lalla, disait-elle, il est grand pour faire attention à sa personne, et il n’y est pas seul. Beaucoup de gens sont avec lui. Bientôt il va rentrer à la maison, sain et sauf ».</p>
<p>Ces propos ne l’apaisèrent guère et elle se tourna vers son mari pour lui reprocher d’être la cause de ce mélodrame : « C’est à cause de tes envies que mon fils est en train de se faire brûler par les flammes. Si tu ne l’avais pas envoyé t’acheter la handiya, il serait là, à mes côtés, sain et sauf… Pour quelques unités de handiya j’ai perdu mon fils ! ». Elle allait continuer ses reproches exagérés et extravagants, mais les autres femmes la prirent par la main et l’isolèrent dans une chambre. Cependant, elle persistait dans ses jérémiades et elles ne surent comment la calmer. Elle s’assit sur une peau de mouton que lui étendit sa fille, baissa sa tête et continua à soliloquer.</p>
<p>Le patriarche, sans répondre aux accusations de son épouse, afficha une attitude qui, en dépit de son autorité, trahissait le regret. Il baissa la tête un moment et haussa les épaules en élevant les mains, comme pour exprimer son sentiment d’impuissance. Puis, il monta dans sa chambre. Ensuite, on entendit couler l’eau du robinet, des crachats et des expulsions d’eau par le nez. Il faisait ses ablutions et s’apprêtait à faire des prières surérogatoires. Les enfants, peu soucieux de ce qui secouait la tribu familiale, avaient faim ; le petit déjeuner qu’on s’affairait à préparer fut momentanément abandonné. Aussi, pressaient-ils leur mère à trancher dans le vif et reprendre sa préparation. Obéissant à son instinct maternel, elle reprit les choses en main.</p>
<p>Quelques instants plus tard, la table basse était garnie d’un grand plateau où étaient disposés une dizaine de verres à thé et une grande théière fumante, deux plats contenant l’un du beurre, et l’autre du miel et un grand panier plein à ras bord de pain. Valeurs ancestrales obligent, on ne commençait à manger qu’en présence du patriarche, alors on envoya Mostafa l’appeler. Il descendit dans un silence que même les enfants n’osèrent perturber par leurs indocilités habituelles. Il s’assit à la place qui lui fut préparée par Fatima et demanda à Yamina de dire à sa mère de venir manger. Cette dernière prétexta le manque d’appétit et continua à ruminer sa détresse dans son isolement. Les enfants se délectèrent du repas, les adultes ne prirent qu’un verre de thé. Contrairement à son habitude, le patriarche ne quitta pas sa place après avoir fini son verre de thé. Diverses idées trottaient dans sa tête. Soudain, la voix de sa femme retentit depuis la chambre. Pleine d’inquiétude, elle demandait si l’on ne pouvait pas faire intervenir Si Lahcen, un cousin éloigné, pour ramener Abdallah à la maison. Son époux objecta : « Personne n’y peut rien, ni Si Lahcen, ni plus important que lui. Tout ce qu’on peut faire c’est attendre et prier Allah pour qu’aucun mal ne lui arrive ».</p>
<p>Vers le milieu de la matinée, les filles mariées arrivèrent les unes après les autres. Leur présence allégea le fardeau moral que subissaient Fatima et Yamina face à ce « drame familial ». Mais le plus grand soulagement revint au patriarche qui se sentit libéré du devoir de consoler sa femme par sa présence. N’ayant pas l’habitude de rester confiné dans la maison, il ne tenait plus en place. Un instant, il fut tenté de rouvrir l’épicerie. Mais était-ce vraiment le moment opportun ? D’autant que l’activité dans la ville était presque paralysée. Ce fut un effort inhumain, pour lui, d’attendre jusqu’à la prière de la mi-journée. Lorsqu’il entendit le muezzin l’annoncer, sa perplexité se dissipa. Il prit alors fermement le parti de se rendre à la mosquée. Elle était presque vide. Quelques hommes, dont la plupart le surpassait en âge, formaient à peine deux petites rangées derrière l’imam.</p>
<p>À son retour à la maison, les choses avaient une apparence plus calme. Les filles avaient calmé leur mère qui ne geignait plus si fort ; elle s’était réfugiée dans un silence qui n’était que de façade. Son accablement se lisait dans ses gestes et sur son visage. Pas plus que le repas du matin, celui de la mi-journée ne fut l’occasion d’une manifestation d’un appétit habituel. On se contenta de grignoter sans faim. On se sépara pour sacrifier au rituel de la sieste, mais la chaleur caniculaire de cette journée, augmentée de quelques degrés par l’incendie de Foughal, rendit le sommeil impossible. Dehors, la ville commençait à se ranimer ; les rafles avaient cessé un peu avant la prière de la mi-journée, ce qui augurait de la maîtrise de l’incendie. Mais il fallut attendre jusqu’à la prière de la mi-après-midi pour voir les premiers contingents des combattants du feu improvisés retourner chez eux.</p>
<p>À la faveur de l’évènement qui avait paralysé pendant pratiquement une journée la ville et semé la terreur parmi les familles, la rumeur populaire exacerba l’excitation des jeunes qui improvisèrent des réunions presque à tous les coins des grandes artères de la ville pour se raconter des exploits qu’ils avaient vécus ou entendus, et où l’invraisemblable côtoyait le probable. Tout aussi happés par la frénésie d’échanger sur l’événement, les adultes s’échangèrent les informations qu’ils avaient glanées auprès de ces soldats du feu forcés. Des fariboles émaillaient les récits, notamment ceux des jeunes. Mais ce furent les exploits de ceux qui échappèrent à la rafle qui alimentèrent les conversations. Alors, on racontait par le menu détail comment les uns avaient pu sauter du véhicule en trompant la vigilance des gardes, de quelles manières géniales d’autres détournèrent l’attention des mokhaznis pour s’échapper. Il y eut aussi ceux qui, grâce à l’influence et la notoriété de leurs ascendants ou de quelqu’un de leur lignée, purent passer entre les mailles du filet. Les récits les plus appréciés furent ceux qui racontaient comment grâce à des subterfuges certains passèrent au nez et à la barbe des sbires de l’autorité locale. Ce fut, entre autres, le cas de ce jeune qui se travestit en femme et porta, en toute tranquillité, le pain au four, ou de celui qui se déguisa en vieil homme et même, signe d’outrecuidance, salua respectueusement les mokhaznis.</p>
<p>Plus de deux heures après la prière de la mi-après-midi, Abdallah reparut au coin de la rue, l’air fatigué, les vêtements maculés, le visage sale et les cheveux hérissés. Il trainait, malgré tout, le panier qu’on lui avait confié le matin pour faire les courses. À sa vue, sa mère, qui n’avait cessé de faire le va-et-vient entre la maison et le coin de la rue, accourut vers lui et, devant son état déplorable, retira la grande étoffe qui la voilait des épaules jusqu’aux genoux, et le lui jeta sur le dos tout en le serrant fortement contre elle. L’adolescent qui, subitement, se rappela sa fierté d’homme, se détacha de l’étreinte de sa mère, tout en jetant alentours des regards méfiants. Au seuil de la maison, il fut accueilli comme un héros. En quelques mots, qui dénotaient la lassitude et surtout l’amertume d’avoir été une fois de plus la victime de cette guigne qui, pensait-il, le poursuivait sans relâche, il expliqua comment le matin il avait été pris dans la rafle, au moment où il s’approchait du souk de la handiya. Vivement qu’Ahfir se dote d’un service de sapeurs pompiers.</p>
<p>(7)- Mont de la chaine des béni-Znassen au nord-est du Maroc.</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>UNE ENFANCE À AHFIR: LE GOÛT DOUX-AMER DE LA « HANDIYA » (FIGUE DE BARBARIE)</title>
		<link>https://lecollimateur.ma/20474</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[AHMED ABDOUNI]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 26 Jul 2020 10:42:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[NOS CHRONIQUEURS]]></category>
		<category><![CDATA[ENFANCE À AHFIR]]></category>
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					<description><![CDATA[Le patriarche demanda à sa femme d’aller réveiller Abdallah, désigné pour aller acheter la handiya. On ne dérange pas les adultes, et encore moins les femmes. Bent Mohand n’attendit pas d’être arrivée près de son fils et commença à s’acquitter de sa mission dès qu’elle eût atteint le milieu des escaliers. Elle l’appela à deux &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Le patriarche demanda à sa femme d’aller réveiller Abdallah, désigné pour aller acheter la handiya. On ne dérange pas les adultes, et encore moins les femmes. Bent Mohand n’attendit pas d’être arrivée près de son fils et commença à s’acquitter de sa mission dès qu’elle eût atteint le milieu des escaliers. Elle l’appela à deux ou trois reprises et ne reçut que la réponse de Fatima, qui, après lui avoir adressé un « sbah Al Khir Lalla », lui dit :</p>
<p>— « Il dort encore. Il est encore tôt pour le réveiller… ».</p>
<p>— « Son père veut qu’il aille au souk acheter un peu de Handiya ». Fatima baisa le sommet du crâne de la vieille et s’en alla continuer sa tâche. Bent Mohand se pencha sur la tête d’Abdallah, le secoua avec douceur et lui chuchota :</p>
<p>— « Réveille-toi ! Ton père te dit de rapporter un peu de handiya du souk ».</p>
<p>Pour toute réponse, le jeune homme se retourna et se mit sur son autre flanc, tout en marmonnant :</p>
<p>— « Hum ! Hum ! ».</p>
<p>— « Lève-toi avant qu’il ne descende… Avant qu’il ne vienne te tancer ».</p>
<p>À peine ce rappel fait, il se mit sur son séant en protestant :</p>
<p>— « Ouf ! Lui, il n’a choisi que ce matin pour manger l’handiya ! Et puis il fait encore sombre et il n’y a encore personne au souk ».</p>
<p>— « Dépêche-toi, le soleil est déjà levé. Yallah ! Yallah ! Lève-toi, le voilà qui descend les escaliers ».</p>
<p>Le bruit des pas du patriarche et les raclements successifs de sa gorge, reconnaissables de loin, envoyèrent une décharge électrique dans le corps d’Abdallah qui se mit debout et cherchait déjà ses tongs pour partir.</p>
<p>— « Alors, où est l’argent pour acheter l’handiya ? », dit-il pour manifester sa volonté d’obéir. À la vue du patriarche qui descendait majestueusement les marches, tous les membres de la maisonnée réveillés accoururent au pied de l’escalier pour lui témoigner leur déférence en lui disant « sbah l’khir » dans une forme de respect proche de la sacralité, et lui baiser la main qu’il tendait déjà, dès qu’il ne lui restait que deux ou trois marches à descendre. Abdallah fut le dernier à accomplir ce devoir filial. Sans attendre que son père lui renouvelle l’ordre, il prit les devants et demanda combien il achèterait, en termes d’argent, de handiya. Le père lui tendit dix douros (cinquante centimes) et lui précisa en insistant :</p>
<p>— « Voici dix douros, choisis la meilleure handiya et les plus grosses, fais attention ! ».</p>
<p>Abdallah prit la pièce jaune et se dirigea vers le robinet d’eau installé sous les escaliers entre le lieu d’aisance et le commencement de la rampe. Il s’aspergea la figure de deux ou trois poignées d’eau et saisit le panier en feuilles de palmier nain que lui tendait déjà sa sœur. Il n’eut pas besoin de se changer, car comme pour la majorité des hommes et femmes de la ville, le pyjama était encore un petit luxe auquel on ne pensait guère. Le patriarche qui était en train d’ouvrir la porte à deux battants de l’épicerie, insista auprès de son fils, qui passait près de lui, de faire vite et de ne pas traîner comme à son habitude.</p>
<p>Le souk ou plus exactement la place où se vendait la handiya, était à environ six cents mètres en direction de la mosquée. Elle se situait au pied du mur nord de l’enceinte de la caserne militaire. Fondée par les autorités du protectorat français au début du siècle dernier, cette garnison continuait d’abriter un corps de troupes destiné à servir de gardes-frontières. Le recouvrement de la souveraineté nationale en 1956 avait apporté la paix et réconcilia les Marocains avec l’enseignement moderne qui était considéré, jusqu’alors, comme un vecteur de la colonisation. Il en résulta un engouement massif des populations pour la scolarisation de leurs enfants. Après l’indépendance, la diminution de l’importance militaire de la ville entraina, de facto, la réduction des effectifs des troupes militaires de l’armée marocaine qui se substituèrent aux armées coloniales dans cette caserne, et la libération de plusieurs de ses bâtiments. Ce fut une aubaine pour pallier l’insuffisance criante de salles de classe pour l’enseignement primaire qui connut une explosion de ses effectifs au cours des premières années de l’indépendance. D’autres lieux désaffectés furent récupérés par le nouvel État pour faire face à ce flux dépassant ses capacités.</p>
<p>Le souk de la handiya, comme son nom l’indique, se tenait tous les matins spécifiquement pendant la saison de ce fruit sauvage. Il était fréquenté, du côté des vendeurs, par de pauvres hères venus de la campagne environnante pour recueillir quelques douros (un douro vaut cinq centimes de dirham), appoint aux maigres ressources de leur famille paysanne. Du côté des acheteurs, pour les citadins ahfiriens, notamment les jeunes, être consommateur de ce fruit sauvage était, tout comme l’était sa vente, un emblème d’extrême pauvreté. Dans la mémoire collective, le profil des consommateurs de la handiya présentait toutes les caractéristiques du nécessiteux, du vagabond, qui s’en nourrissait en la cueillant librement en pleine nature, en l’achetant à un prix modique, ou même en l’obtenant par charité. Avec un douro (cinq centimes), au moment où le rial (deux centimes) et le « franke » (un centime) avaient encore un pouvoir d’achat et un usage courant, on pouvait se procurer aisément dix unités de handiya, voire plus. Et quand l’offre était abondante par rapport à la demande, et que le marché se trouvait au creux de la vague, les vendeurs se débarrassaient de leur marchandise en l’abandonnant aux animaux qui en raffolent. Consommer de la handiya était, selon une certaine représentation du bien-être, un acte vil qui mettait à nu la précarité des conditions de vie du consommateur. Or, la pauvreté était considérée comme une tare sociale difficile à supporter et ce, en dépit de sa quasi généralité. Cependant, à la différence des jeunes, les anciens n’y voyaient qu’un acte ordinaire, normal, et beaucoup d’entre eux, dont le patriarche, se souvenaient qu’ils partageaient avec leurs animaux la consommation de ce produit de la nature dont le coût de production, excepté l’effort de la cueillette, était nul. Le cactus qui donne ce fruit était surtout utilisé comme clôture pour délimiter l’espace privé familial dans les campagnes.</p>
<p>Sans trop s’activer, Abdallah mettait un pied devant l’autre en direction du souk, tout en maudissant le sort qui faisait de lui le serviteur d’un père qui ne lui témoignait aucune considération et qui, en plus, était colérique. À part un vieil homme, arc-bouté sur sa canne de fortune et qui peinait à avancer dans la même direction que lui, la rue était quasi déserte. Abdallah ne prêta pas attention à ce vide de la rue et avança en rêvant du jour où il pourrait quitter ce maudit bled et cette famille qui le tenait pour quantité négligeable, surtout par rapport à ces deux neveux que toute la famille considérait comme ses joyaux. « Mais, se dit-il, qu’ont-ils ces morveux de plus que moi ? Ah ! C’est parce qu’ils vont à l’école publique, et qu’ils réussissent chaque année. Moi, c’est parce que je suis un malchanceux, que je n’ai pas réussi ces études débiles dispensées par cette école privée hors d’âge et qui accepte les enfants ayant dépassé l’âge de la scolarisation. En plus, elle est à plusieurs centaines de kilomètres, ce qui me contraignait à me prendre en charge tout seul pour tout ce qui concernait le quotidien ». Son soliloque lui permit de soulager le fardeau de culpabilité qui le rongeait inconsciemment d’avoir déçu tous les espoirs de sa famille. Il continua son chemin avec son insouciance retrouvée.</p>
<p>Le patriarche, assis sur une chaise branlante, derrière le vétuste comptoir de son épicerie, écoutait la radio qui après avoir diffusé la lecture quotidienne du coran et son explication, dans un vocabulaire non moins difficile que celui du texte sacré, communiquait les informations du jour. Son analphabétisation — à l’instar de plus de quatre-vingt-dix pour cent des ses concitoyens — ne lui permettait pas, à vrai dire, d’y comprendre grand-chose. C’est avec beaucoup d’approximation qu’il en rapportait à ses proches et amis les bribes qu’il en retenait en écoutant sa radio. Il l’entourait d’ailleurs de tous les soins, dont le premier était de la dissimuler à la vue des curieux qui pourraient être tentés d’y mettre la main pour lui suggérer d’écouter d’autres stations comme l’algérienne, par exemple, ou carrément de se laisser tenter par ces obscénités qu’écoutaient les jeunes à commencer par ses propres petits-fils. Quand l’horloge parlante de sa radio annonça les huit heures, le patriarche se souvint qu’il était venu le temps de prendre le petit-déjeuner. Il se rappela aussi qu’il avait envoyé ce vaurien d’Abdallah, qui ne sait quoi faire de ses jours et de sa vie en général, lui acheter la handiya pour se nourrir avec consistance et aussi pour s’abstraire, de temps en temps, du quotidien. Alors, il fit les quatre pas qui séparaient l’épicerie de la porte d’entrée de la maison grand-ouverte, et tapa dessus fortement, deux ou trois coups, pour se faire entendre de l’intérieur, d’autant plus que le couloir qui menait à la petite cour où s’affairent les femmes était long d’une dizaine de mètres. « Est-ce qu’Abdallah est revenu ? », cria-t-il. Sans patienter le temps d’une réponse et tout en avançant d’un ou de deux pas dans le couloir, il réitéra sa demande avec un peu plus de vigueur. Son épouse qui entendit la voix de son époux sans comprendre ce qu’il voulait, pressa sa fille Yamina de se lever et de satisfaire la demande de son père. Celle-ci, en même temps, se leva et courut vers le long couloir tout en répondant : « Non, père, il n’est pas encore revenu ». À peine eut-elle fini sa phrase, elle était déjà en face de lui. Celui-ci la questionna : « &#8211; Ya khouya! [Interjection devenue un tic verbal chez le patriarche], ajouta-t-il sur un ton qui trahissait plus la surprise et l’étonnement que l’inquiétude, qu’a-t-il à mettre tout ce temps ? Cela fait plus d’une heure qu’il est parti ! À moins qu’à son habitude il ne soit parti flâner dans les rues ».  » &#8211; Je ne sais pas, père, répondit Yamina, avec une petite empreinte de soumission dans la voix. Sûrement qu’il ne va pas tarder à venir, ajouta-telle comme pour le rassurer ».</p>
<p>L’air non convaincu, le patriarche s’en retourna dans son lieu de travail où la clientèle se faisait rare par rapport à d’habitude. Il fixa la rue vide, à l’exception de quelques passants âgés qui lui adressaient, de temps à autre, des « sbah l’khir sid l’haj ». Son regard perdu qui traduisait sa perplexité face à cette situation inédite ne reflétait guère l’agitation de son esprit. Il décida de faire entamer des recherches. Au même moment, sa fille apparut sur le seuil de l’épicerie et lui demanda si l’on devait mettre la table pour le petit déjeuner. Il la congédia avec agacement, puis se ravisa et lui intima l’ordre de dire à Mostafa de se présenter illico presto devant lui. Mostafa, l’aîné des deux petits-fils, âgé d’à peine une douzaine d’années, se distinguait déjà par la lucidité de ses avis et la perspicacité de ses actes. En l’absence des hommes adultes, il était « l’homme » des situations difficiles. L’air vif, même s’il venait de se réveiller, Mostafa, sûr de sa place dans le cœur de son grand-père, n’hésita pas à se plaindre d’avoir été dérangé très tôt. Le patriarche perturbé comme il l’était ne concéda aucune réponse. Il se contenta de lui intimer l’ordre de se mettre à la recherche de son oncle :</p>
<p>— « Abdallah est parti, il y a longtemps, acheter de la handiya et il n’est pas encore revenu. Va le chercher au souk de la handiya ! ».</p>
<p>— « Bien grand-père ! J’y vais de ce pas ».</p>
<p><strong>À suivre&#8230; </strong></p>
<p>&nbsp;</p>
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