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	<title>critique de théâtre &#8211; Le collimateur</title>
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	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
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		<title>« L’Ascenseur المصعد /» d’Amine Nasseur, un huis clos au miroir de la condition humaine</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le collimateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 27 Oct 2026 17:05:13 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[ACTUALITÉ]]></category>
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		<category><![CDATA[critique de théâtre]]></category>
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					<description><![CDATA[Par : Fouzia ELBAYED La pièce L’Ascenseur est une expérience théâtrale de l’enfermement, conçue par Zoubir Hilal et mise en scène par Amine Nasseur, s’inscrit dans une démarche théâtrale qui associe l’exploration psychologique, la réflexion philosophique et la recherche esthétique. Cette création de 2026 réunit quatre interprètes : Zoubir Hilal, Amine Belmaâza, Mohamed Hamimssa et &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par : Fouzia ELBAYED</strong></p>
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<p><strong>La pièce L’Ascenseur est une expérience théâtrale de l’enfermement, conçue par Zoubir Hilal et mise en scène par Amine Nasseur, s’inscrit dans une démarche théâtrale qui associe l’exploration psychologique, la réflexion philosophique et la recherche esthétique. Cette création de 2026 réunit quatre interprètes : Zoubir Hilal, Amine Belmaâza, Mohamed Hamimssa et Othmane El Yahyaoui, autour d’une situation dramatique simple en apparence, mais riche de potentialités symboliques : l’immobilisation soudaine d’un ascenseur vitré entre deux étages, où quatre inconnus se retrouvent prisonniers d’un espace clos.</strong></p>
<p><strong>Le dispositif narratif repose sur une rupture du quotidien. Un gynécologue, un comédien venu passer une audition, un livreur et un quatrième personnage, dont on découvre progressivement qu’il est à l’origine du blocage de l’appareil, sont contraints de partager un même espace et une durée dont ils ne maîtrisent plus le déroulement. Privés de la possibilité de poursuivre leurs trajectoires individuelles, ils voient leurs identités sociales se fragiliser, tandis que des secrets, des sentiments de culpabilité, des désirs de vengeance et des regrets émergent progressivement.</strong></p>
<p><strong>Le metteur en scène cesse d’exploiter l’ascenseur comme un simple moyen de circulation verticale. Il devient alors un espace de confrontation, une chambre d’épreuve où les personnages sont amenés à interroger leurs actes, leurs responsabilités et les contradictions qui structurent leur existence.</strong></p>
<p><strong>La force dramaturgique du projet réside dans cette transformation d’un incident technique en expérience existentielle. À travers le huis clos, la pièce interroge les rapports entre l’individu et la société, l’apparence et la vérité, la liberté et la contrainte, mais aussi entre la justice, la mémoire et la culpabilité. Elle rejoint ainsi plusieurs traditions du théâtre international, notamment le théâtre existentialiste de Jean-Paul Sartre, le théâtre de l’absurde de Samuel Beckett et certaines formes contemporaines du théâtre psychologique et sensoriel.</strong></p>
<p><strong>L’intérêt de cette création tient également à l’articulation entre l’écriture dramatique, la direction d’acteurs et les dispositifs visuels et sonores. La scénographie de Tarik Ribh, les lumières d’Abderrazak Aït Baha, les costumes de Kawtar Ben Sajay, la musique de Nahi Tijjaoui et le mapping vidéo de Réda Tsouli contribuent à faire de l’espace scénique un opérateur de sens, et non un simple cadre matériel de l’action. L’analyse qui suit examine les principaux enjeux dramaturgiques, symboliques et esthétiques de la pièce, en les mettant en perspective avec quelques références majeures du répertoire théâtral international.</strong></p>
<p><strong>I. Le huis clos comme dispositif dramaturgique : de l’enfermement physique à l’épreuve existentielle</strong></p>
<p><strong>1. L’ascenseur, une machine dramatique</strong></p>
<p><strong>Le choix de l’ascenseur comme espace unique de l’action constitue le principe organisateur de la dramaturgie. Espace de passage par excellence, il est normalement conçu pour assurer une circulation rapide et impersonnelle entre différents niveaux d’un bâtiment. Son immobilisation inverse brutalement sa fonction : ce qui devait faciliter le déplacement devient un obstacle, et ce qui devait n’être qu’un lieu transitoire se transforme en espace de séjour forcé. Cette inversion fonctionnelle constitue le premier ressort dramatique de la pièce. Le conflit ne naît pas nécessairement d’un événement spectaculaire, mais de la suspension d’un mouvement ordinaire. L’action se développe à partir d’une anomalie technique qui perturbe les habitudes, déstabilise les individus et rend impossible la fuite.</strong></p>
<p><strong>L’ascenseur fonctionne ainsi comme une véritable machine dramaturgique. Son immobilité contraint les personnages à demeurer ensemble, intensifie les interactions et fait progressivement émerger les tensions latentes. Le dispositif spatial détermine donc les conditions du conflit, tandis que la durée de l’attente permet à celui-ci de se déplacer du registre matériel vers les dimensions psychologiques, morales et philosophiques. Cette économie de moyens rappelle une caractéristique essentielle du théâtre de chambre : la réduction de l’espace et du nombre de personnages permet de concentrer l’intensité dramatique sur la parole, les comportements, les rapports de force et les transformations intérieures.</strong></p>
<p><strong>2. Une filiation avec le théâtre existentialiste : Sartre et la confrontation à autrui</strong></p>
<p><strong>La référence à Huis clos de Jean-Paul Sartre s’impose par la situation d’enfermement et par la transformation de la présence d’autrui en épreuve psychologique. Dans la pièce de Sartre, les personnages sont condamnés à demeurer ensemble et à se confronter au regard des autres, sans pouvoir échapper aux jugements qui les enferment dans leurs propres contradictions.</strong></p>
<p><strong>Dans L’Ascenseur, la situation possède une logique comparable : la promiscuité empêche les personnages de préserver durablement leurs stratégies d’évitement. Le regard d’autrui devient une force de dévoilement, susceptible de révéler les contradictions entre l’image sociale que chacun cherche à construire et la réalité de ses actes. Cependant, une distinction est nécessaire. Chez Sartre, l’enfermement est d’abord une condition existentielle et morale, tandis que, dans L’Ascenseur, il prend la forme concrète d’un accident technique, progressivement transformé en mécanisme de confrontation.</strong></p>
<p><strong>Cette différence ouvre une piste d’interprétation particulièrement féconde : l’enfer n’est pas nécessairement un lieu surnaturel ou une prison visible ; il peut naître d’une situation dans laquelle l’individu perd la maîtrise de son image et se trouve contraint de répondre de lui-même devant autrui. La formule sartrienne « L’enfer, c’est les autres » peut ainsi servir de référence critique, à condition de ne pas la réduire à une condamnation générale des relations humaines. Elle désigne surtout l’impossibilité de maîtriser entièrement le regard par lequel les autres nous constituent et nous jugent.</strong></p>
<p><strong>3. L’attente, l’immobilité et la dramaturgie de l’absurde</strong></p>
<p><strong>L’immobilisation de l’ascenseur fait également écho à l’univers de Samuel Beckett, notamment à En attendant Godot. Dans cette œuvre, l’attente suspend l’action et fragilise les repères temporels, tandis que les personnages tentent de donner un sens à une situation dont l’issue demeure incertaine. Toutefois, la comparaison doit être nuancée. Chez Beckett, l’attente tend à se reproduire et à compromettre la possibilité même d’une résolution définitive. Dans L’Ascenseur, telle que la situation est décrite, l’immobilité semble plutôt favoriser une progression dramatique fondée sur la révélation des secrets et l’apparition d’un conflit lié à la culpabilité et à la vengeance.</strong></p>
<p><strong>La pièce se situe donc à la croisée de deux régimes dramaturgiques : celui de l’absurde, qui met en crise les certitudes et la finalité de l’existence, et celui du drame psychologique, qui organise l’action autour de la révélation progressive d’une vérité. L’attente n’est plus seulement une absence d’événement. Elle devient un événement en soi, car elle modifie les comportements, redistribue les rapports de pouvoir et transforme la perception du temps.</strong></p>
<p><strong>II. La construction des personnages : déconstruction des identités sociales et dévoilement de l’intime</strong></p>
<p><strong>1. Quatre personnages, quatre positions dans l’espace social</strong></p>
<p><strong>La distribution des rôles repose sur la rencontre de personnages qui incarnent des positions sociales et symboliques distinctes. Le gynécologue représente l’autorité du savoir médical, la reconnaissance professionnelle et une forme de pouvoir fondée sur la compétence. Le comédien incarne la question de l’identité, de la représentation et du désir d’être reconnu. Le livreur renvoie au travail de service, à la mobilité contrainte et à une position sociale souvent peu valorisée. Enfin, le quatrième personnage, à l’origine du blocage, introduit une dimension stratégique et énigmatique qui transforme progressivement la situation en confrontation organisée.</strong></p>
<p><strong>Ces figures ne doivent cependant pas être réduites à des catégories sociologiques figées. Leur intérêt dramaturgique réside précisément dans l’écart possible entre la fonction qu’elles représentent et la singularité de leur histoire personnelle. L’ascenseur constitue alors un espace de nivellement relatif. Les différences de statut ne disparaissent pas nécessairement, mais elles perdent une partie de leur efficacité habituelle. Aucun personnage ne peut se soustraire entièrement à la situation commune, et la vulnérabilité partagée fragilise les hiérarchies extérieures. Cette configuration permet de lire la pièce comme une miniature de la société : un espace où se rencontrent des individus porteurs d’intérêts, de privilèges, de frustrations et de blessures, mais où l’urgence de la situation rend leurs relations plus instables.</strong></p>
<p><strong>2. Le personnage du comédien : le théâtre dans le théâtre</strong></p>
<p><strong>La présence d’un comédien venu passer une audition introduit une dimension métathéâtrale particulièrement intéressante. Ce personnage appartient à un univers dans lequel l’identité se construit à travers des rôles, des gestes, des paroles et des apparences. Il est habitué à se présenter, à interpréter et à chercher l&rsquo;approbation d’un regard extérieur. Son enfermement peut être compris comme une mise à l’épreuve de sa capacité à distinguer le rôle de la personne, la représentation de l’expérience vécue et le masque de la vérité intime.</strong></p>
<p><strong>Cette dimension renvoie notamment à Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello, où les frontières entre fiction et réalité, personnage et acteur, représentation et existence sont profondément perturbées. Elle peut également être rapprochée, sur un plan plus conceptuel, de la pensée d’Erving Goffman, pour qui les interactions sociales comportent une dimension de représentation : chacun ajuste son comportement en fonction du contexte, du public et de l’image qu’il souhaite donner de lui-même.</strong></p>
<p><strong>Dans cette perspective, le comédien de L’Ascenseur devient une figure réflexive. Alors qu’il cherche initialement à obtenir un rôle, il se retrouve dans une situation où les rôles sociaux qu’il maîtrise habituellement ne suffisent plus à le protéger. Le paradoxe est significatif : celui qui se prépare à jouer devant un jury est placé devant un autre type de jugement, qui ne porte plus sur ses qualités d’interprète, mais sur ses actes et sa capacité à assumer sa propre histoire.</strong></p>
<p><strong>3. De la fonction sociale à la vulnérabilité psychologique</strong></p>
<p><strong>La progression dramatique repose sur la fragilisation des identités publiques. Les personnages sont d’abord identifiables par leur profession et leur comportement extérieur ; au fil de la confrontation, ces repères deviennent insuffisants pour comprendre leurs motivations.</strong></p>
<p><strong>Le médecin ne se résume plus à son savoir, le comédien à son désir de reconnaissance, ni le livreur à sa fonction économique. Chacun devient porteur d’une histoire singulière, de contradictions et de responsabilités. Le huis clos agit ainsi comme un dispositif de dévoilement. La parole, les silences, les réactions émotionnelles et les stratégies de défense prennent une importance croissante. L’enfermement spatial produit un enfermement relationnel, mais celui-ci devient également la condition d’une possible reconnaissance de soi.</strong></p>
<p><strong>Une lecture psychanalytique peut éclairer cette dynamique, notamment à travers les notions de refoulement, de culpabilité et de mécanismes de défense. Il convient néanmoins d’éviter d’assimiler directement les personnages aux instances théoriques du ça, du moi et du surmoi. Ces concepts peuvent soutenir l’interprétation, mais ils ne remplacent pas l’analyse précise des dialogues et des comportements scéniques. L’enjeu essentiel est moins de diagnostiquer les personnages que de comprendre comment la situation dramatique rend visibles les conflits qu’ils s’efforçaient de dissimuler.</strong></p>
<p><strong>III. Le quatrième personnage : vengeance, justice et ambiguïté morale</strong></p>
<p><strong>1. Le moteur secret de l’action</strong></p>
<p><strong>La révélation selon laquelle le quatrième personnage a provoqué le blocage de l’ascenseur introduit un changement décisif dans l’économie dramatique. L’événement qui semblait relever d’un accident devient l’effet d’une intention. Cette découverte reconfigure rétrospectivement la situation : l’immobilité n’est plus seulement une contrainte subie par les personnages, mais le résultat d’une action délibérée. Le huis clos acquiert alors une dimension judiciaire, puisque la question centrale devient celle de la responsabilité.</strong></p>
<p><strong>Le personnage peut être interprété comme le détenteur d’un savoir qu’il utilise pour modifier les rapports de force. Il ne possède pas nécessairement une autorité institutionnelle, mais il détient un pouvoir circonstanciel : celui d’avoir organisé la situation et d’en connaître l’origine. Cette position le rapproche de la figure du juge, de l’enquêteur ou du metteur en scène qui organise les conditions d’une confrontation. Il ne faut toutefois pas confondre ces fonctions symboliques avec une légitimité morale. Le fait de provoquer une épreuve ne garantit pas la justice de ses objectifs.</strong></p>
<p><strong>2. La justice peut-elle naître de la vengeance ?</strong></p>
<p><strong>La pièce ouvre ici un problème éthique fondamental : la révélation d’une vérité suffit-elle à produire la justice ? Le blocage de l’ascenseur peut être compris comme une tentative de contraindre les individus à affronter ce qu’ils préfèrent oublier. Mais cette démarche soulève une contradiction : celui qui cherche à dévoiler la culpabilité d’autrui peut lui-même recourir à la contrainte, voire à une forme de violence. Le personnage organisateur occupe ainsi une position ambiguë. Il est à la fois l’initiateur du dispositif, le détenteur d’une intention dissimulée et un acteur engagé dans une confrontation dont l’issue demeure incertaine.</strong></p>
<p><strong>Cette ambiguïté permet de dépasser une opposition trop simple entre coupables et innocents. La pièce semble inviter à examiner les conditions dans lesquelles une souffrance personnelle se transforme en désir de réparation, puis éventuellement en volonté de punir. La question n’est donc pas uniquement de savoir qui a commis une faute, mais aussi qui possède le droit de juger, selon quels critères et au nom de quelle conception de la justice.</strong></p>
<p><strong>3. Le rapprochement avec le théâtre du procès</strong></p>
<p><strong>La dimension judiciaire du huis clos peut être mise en perspective avec Les Justes d’Albert Camus, où la violence politique, la responsabilité individuelle et la légitimité morale de l’action révolutionnaire constituent des enjeux centraux. Le rapprochement ne signifie pas que les deux œuvres développent la même problématique. Il permet plutôt de souligner un point commun : l’acte accompli au nom d’une cause ou d’une réparation ne peut être soustrait à l’examen éthique.</strong></p>
<p><strong>Dans L’Ascenseur, le quatrième personnage semble vouloir organiser une confrontation avec le passé. Mais la pièce gagne en profondeur si elle laisse ouverte la question de la légitimité de cette entreprise. Le désir de vérité peut-il justifier les moyens employés pour l’imposer ? La reconnaissance de la faute conduit-elle nécessairement au pardon ? La vengeance rétablit-elle l’équilibre ou reproduit-elle la violence initiale ? Ces interrogations confèrent au dispositif dramatique une portée qui dépasse la seule révélation d’un secret.</strong></p>
<p><strong>IV. L’ascenseur comme espace symbolique : entre seuil, suspension et « entre-deux »</strong></p>
<p><strong>1. Un lieu de passage devenu lieu de crise</strong></p>
<p><strong>L’ascenseur possède une signification symbolique liée à sa fonction première : il permet de passer d’un niveau à un autre. Son immobilisation suspend cette transition et place les personnages dans un état intermédiaire. Leur situation peut être interprétée comme une forme de liminalité, c’est-à-dire un état de seuil dans lequel les identités, les statuts et les règles habituelles deviennent provisoirement instables.</strong></p>
<p><strong>L’ascenseur se transforme ainsi en un espace de l’« entre-deux » : entre deux étages, entre le mouvement et l’immobilité, entre l’apparence et la vérité, entre la faute et sa reconnaissance, entre la possibilité de fuir et l’obligation de rester. Cette lecture est particulièrement féconde, car elle associe une donnée concrète de la scénographie à la structure même du conflit dramatique. Les personnages ne sont pas simplement enfermés dans un lieu ; ils sont suspendus entre plusieurs possibilités d’existence.</strong></p>
<p><strong>2. Le temps mécanique et le temps intérieur</strong></p>
<p><strong>L’arrêt de l’appareil provoque également une rupture dans l’expérience du temps. Dans la vie quotidienne, l’ascenseur est associé à la rapidité, à l’efficacité et à la réduction des distances. Lorsqu’il s’immobilise, la temporalité fonctionnelle cède la place à une durée incertaine. Cette durée est susceptible de devenir subjective. Quelques minutes peuvent sembler interminables, et chaque silence peut acquérir une intensité disproportionnée.</strong></p>
<p><strong>La pièce peut ainsi opposer deux régimes temporels : le temps extérieur, organisé par les horaires et les activités sociales, et le temps intérieur, structuré par l’angoisse, le souvenir et l’anticipation. Ce traitement du temps trouve un écho dans le théâtre de Beckett, mais aussi dans certaines dramaturgies contemporaines qui substituent à la progression linéaire une temporalité de l’attente, de la répétition et de la crise. L’immobilité physique ne signifie donc pas l’absence d’action. Elle favorise au contraire une intensification des événements psychiques et relationnels.</strong></p>
<p><strong>3. Le « lieu sans lieu » et la suspension des appartenances</strong></p>
<p><strong>L’ascenseur est un espace paradoxal : il appartient à un bâtiment, mais n’est pas véritablement un lieu de séjour ; il relie plusieurs espaces sans constituer lui-même une destination. Lorsqu’il se bloque, cette fonction transitoire se trouve détournée. Il devient un espace presque autonome, coupé provisoirement de son environnement et de ses usages habituels.</strong></p>
<p><strong>Cette autonomie scénique permet au metteur en scène de transformer un dispositif quotidien en une figure de la condition humaine. Les personnages sont privés de leurs repères ordinaires et doivent redéfinir leurs relations dans un environnement qui ne leur offre aucune issue immédiate. Le titre L’Ascenseur acquiert alors une portée métaphorique. Il ne désigne plus seulement une machine, mais un système de circulation sociale et existentielle dont le fonctionnement peut s&rsquo;interrompre, révélant les fragilités cachées derrière l’apparente maîtrise du quotidien.</strong></p>
<p><strong>V. La scénographie de Tarik Ribh : la poétique du verre et la dramaturgie de la transparence</strong></p>
<p><strong>Le paradoxe du visible et de l’inaccessible réside dans le choix d’un ascenseur vitré, tel qu’il apparait sur scène. Il constitue l’un des principaux enjeux esthétiques de cette création théâtrale. Le verre permet de voir sans nécessairement pouvoir atteindre. Il rend les corps visibles, mais ne supprime ni l’enfermement ni la solitude. Cette contradiction fait de la transparence un principe dramaturgique.</strong></p>
<p><strong>Les personnages peuvent apparaître au public exposés au regard extérieur tout en demeurant prisonniers de leur espace. Leur visibilité ne garantit donc ni la communication ni la compréhension mutuelle. Cette configuration renvoie à une expérience contemporaine dans laquelle l’exposition publique de l’individu coexiste avec une profonde difficulté à établir des relations authentiques. La transparence devient alors une notion ambivalente : elle peut révéler, mais aussi exposer, surveiller et fragiliser. Le choix du verre ne constitue pas uniquement un matériau scénographique. Il permet de matérialiser la tension entre l’intimité et la publicité, entre le désir de dissimulation et l’impossibilité de se soustraire entièrement au regard d’autrui.</strong></p>
<p><strong>Nous sommes face à un espace scénographique qui produit du sens car la scénographie ici n’est pas considérée comme un simple décor reproduisant un ascenseur réaliste. Son intérêt dramaturgique réside dans sa capacité à organiser les déplacements, les distances, les rapports de domination et les possibilités de confrontation entre les quatre personnages.</strong></p>
<p><strong>Dans un espace aussi réduit, chaque geste acquiert une valeur particulière. Une tentative de s’éloigner, une posture de retrait, une proximité imposée ou un changement d’orientation peuvent modifier la perception d’un rapport de force. Le dispositif scénographique impose également une exigence aux interprètes : il leur faut produire une diversité de tensions physiques et relationnelles sans disposer d’un espace important pour développer leurs mouvements.</strong></p>
<p><strong>L’efficacité du dispositif dépend ainsi de l’articulation entre la configuration matérielle du plateau et la précision du jeu. L’espace devient un partenaire de l’acteur, dans la mesure où il contraint son corps, oriente son regard et transforme sa relation aux autres. Cette conception rejoint les recherches du théâtre contemporain qui font de l’espace un élément actif de la dramaturgie, plutôt qu’un environnement neutre dans lequel l’action viendrait simplement se dérouler.</strong></p>
<p><strong>VI. Le mapping-vidéo-de Réda Tsouli : projection visuelle et matérialisation de l’invisible</strong></p>
<p><strong>Le recours au vidéo-mapping introduit une dimension technologique susceptible de transformer la perception de l’espace. Les parois de l’ascenseur peuvent alors devenir des surfaces de projection, capables d’accueillir des variations visuelles qui modifient leur apparence sans nécessairement transformer leur structure matérielle. Sur le plan dramaturgique, cette technologie offre la possibilité de faire coexister le lieu physique et les espaces mentaux des personnages. Les projections peuvent évoquer la mémoire, la peur, le sentiment de chute, la perte de repères ou l’instabilité de la situation.</strong></p>
<p><strong>L’intérêt de cette démarche réside dans la possibilité de rendre sensible ce qui échappe à la représentation réaliste. Les images ne sont plus uniquement des éléments illustratifs : elles peuvent devenir les manifestations visuelles d’un état psychologique ou d’une tension intérieure. Il convient néanmoins de distinguer les possibilités offertes par le dispositif et ses usages effectifs. Le vidéo-mapping a une fonction dramaturgique dont l’objectif est de transférer le spectateur de la surface matérielle à l’espace mental.</strong></p>
<p><strong>L’intégration de l’image numérique dans un espace scénique restreint peut créer un contraste entre l’immobilité des corps et la mobilité des images. Ce contraste est particulièrement adapté à une situation dans laquelle les personnages ne peuvent plus se déplacer librement, alors que leurs pensées, leurs souvenirs et leurs émotions continuent d’évoluer.</strong></p>
<p><strong>Les projections peuvent ainsi élargir symboliquement un espace matériellement fermé. Elles donnent accès à des dimensions qui ne sont pas directement représentables par les corps et les objets présents sur scène.</strong></p>
<p><strong>La référence au théâtre technologique contemporain est ici pertinente, notamment aux recherches qui associent performance vivante, images projetées et transformation numérique du plateau. Toutefois, l’innovation ne se mesure pas à la seule présence de la technologie. Elle dépend de sa capacité à participer à la construction du sens, à soutenir l’action ou à produire une relation nouvelle entre le spectateur et l’espace dramatique. Le vidéo-mapping acquiert donc sa pleine valeur esthétique lorsqu’il entre en dialogue avec le jeu des acteurs, le rythme du spectacle et la logique symbolique du huis clos.</strong></p>
<p><strong>VII. La lumière d’Abderrazak Aït Baha : rendre visible la crise</strong></p>
<p><strong>Dans une dramaturgie fondée sur l’enfermement et la confrontation, la lumière peut remplir une fonction qui dépasse largement la visibilité des corps. Elle organise la perception du spectateur, hiérarchise les éléments du plateau et participe à la construction de l’atmosphère. Les variations lumineuses peuvent notamment distinguer les moments de tension des phases de répit, souligner une prise de parole ou isoler momentanément un personnage. La lumière devient alors une écriture scénique autonome, capable de prolonger les enjeux psychologiques du texte.</strong></p>
<p><strong>Dans le cas de L’Ascenseur, le contraste entre la transparence du dispositif et l’éventuelle présence de zones d’ombre ouvre une opposition symbolique entre ce qui est exposé et ce qui demeure caché. Cette opposition ne doit cependant pas être interprétée de façon mécanique : la lumière vive n’est pas toujours synonyme de vérité, pas plus que l’obscurité ne représente systématiquement le mensonge. La force du langage lumineux dépend plutôt de la manière dont il accompagne les transformations de la situation et les ambiguïtés de la parole.</strong></p>
<p><strong>La lumière peut également contribuer à modifier la perception des dimensions du plateau. Un éclairage concentré peut renforcer la sensation de confinement, tandis qu’une variation des intensités ou des contrastes peut donner l’impression que l’espace se contracte ou s’étend.</strong></p>
<p><strong>Dans un huis clos, ces transformations sont particulièrement significatives : les personnages restent physiquement enfermés, mais l’espace semble changer en fonction de leur état émotionnel et de l’évolution des rapports de force. L’éclairage participe ainsi à une dramaturgie de la perception. Il ne se contente pas de rendre visible l’action ; il conditionne la manière dont celle-ci est ressentie.</strong></p>
<p><strong>VIII. La musique de Nahi Tijjaoui : entre matérialité sonore et tension psychologique</strong></p>
<p><strong>La musique et l’environnement sonore, comme présence dramatique, peuvent jouer un rôle essentiel dans la construction du suspense. Dans un espace clos, les sons mécaniques, les vibrations, les silences et les variations de rythme sont susceptibles d’acquérir une intensité particulière.</strong></p>
<p><strong>L’ascenseur possède, par sa nature même, un univers sonore associé au mouvement, au fonctionnement technique et à l’interruption. Une composition musicale qui dialogue avec ces caractéristiques peut renforcer la relation entre le mécanisme matériel et l’état psychologique des personnages. Le son devient alors une présence dramatique. Il peut annoncer une rupture, accompagner une montée de tension, prolonger un silence ou perturber l’équilibre émotionnel d’une scène. Il est également possible de concevoir la musique comme une forme de commentaire indirect : au lieu d’expliquer les émotions, elle en propose une traduction sensorielle, laissant au spectateur la liberté d’en interpréter la signification.</strong></p>
<p><strong>Dans cette pièce, le silence constitue un enjeu majeur du théâtre du huis clos. Il ne correspond pas nécessairement à une absence de contenu, mais peut manifester l’impossibilité de parler, le refus de répondre, la peur d’une révélation ou l’épuisement de la parole, l’esthétique de l’attente. Dans une dramaturgie où les personnages sont amenés à dévoiler leurs secrets, le silence peut devenir aussi significatif que l’aveu.</strong></p>
<p><strong>Cette dimension rappelle certaines recherches du théâtre contemporain et du théâtre de l’absurde, où les interruptions, les répétitions et les ruptures du dialogue contribuent à remettre en question la capacité du langage à exprimer pleinement l’expérience humaine.</strong></p>
<p><strong>La musique de L’Ascenseur peut donc être interrogée à partir de cette tension entre parole et silence, à condition de voir et de revoir le spectacle pour disposer d’une observation précise de la partition sonore et de son articulation avec le jeu scénique. L’enjeu esthétique ne consiste pas à saturer l’espace sonore, mais à construire une relation signifiante entre le son, le corps et la durée. Dans quelle mesure le metteur en scène a –t-il réussi ce pari ?</strong></p>
<p><strong>IX. Le jeu des acteurs : le corps comme lieu de résistance et de dévoilement</strong></p>
<p><strong>La réussite d’une dramaturgie du huis clos repose largement sur la qualité de l’interprétation. La limitation de l’espace réduit les possibilités de déplacement et rend plus perceptibles les variations du comportement : un regard, une hésitation, un mouvement interrompu ou une modification de la respiration peuvent prendre une importance considérable.</strong></p>
<p><strong>Les quatre interprètes sont ainsi confrontés à une double exigence. Ils doivent d’abord rendre crédible la réaction de leurs personnages à une situation concrète d’enfermement, puis donner à percevoir les transformations psychologiques provoquées par l’attente et la confrontation. Voilà un jeu déjà difficile à parfaire</strong></p>
<p><strong>Le jeu doit également préserver la singularité de chaque personnage. Si tous les protagonistes réagissent de manière identique à la peur ou à l’incertitude, le dispositif risque de produire une uniformisation psychologique. À l’inverse, la diversité des attitudes (déni, agressivité, ironie, retrait, tentative de contrôle ou aveu) peut faire apparaître plusieurs manières de résister à la perte de maîtrise. Le corps devient alors le lieu où se manifestent les contradictions que le langage cherche parfois à dissimuler.</strong></p>
<p><strong>Cette approche peut être mise en relation avec les recherches de Jerzy Grotowski sur la présence de l’acteur et l’engagement corporel, sans pour autant assimiler la mise en scène d’Amine Nasseur à une esthétique grotowskienne. Le rapprochement sert surtout à souligner l’importance du travail physique et de la précision de l’interprétation dans un espace où les ressources spectaculaires sont volontairement concentrées. La direction d’acteurs constitue ainsi un enjeu déterminant : elle doit permettre de faire émerger une intensité psychologique sans tomber dans la surenchère émotionnelle.</strong></p>
<p><strong>Enfin, L’Ascenseur d’Amine Nasseur, sur un texte de Zoubir Hilal, propose une construction dramatique qui associe le huis clos, l’exploration psychologique et la réflexion éthique. L’immobilisation d’un ascenseur entre deux étages devient le point de départ d’une confrontation où les personnages sont progressivement amenés à dépasser leurs identités sociales et à se mesurer à leurs contradictions. La portée symbolique de l’espace repose sur plusieurs tensions : la mobilité et l’immobilité, la transparence et le secret, l’autorité sociale et la vulnérabilité individuelle, la justice et la vengeance. L’ascenseur se transforme ainsi en un espace liminaire, suspendu entre deux destinations et entre plusieurs possibilités de vérité.</strong></p>
<p><strong>Les références à Sartre, Beckett, Pirandello et Camus permettent d’éclairer différentes dimensions de la pièce sans en épuiser la singularité. Sartre aide à comprendre la confrontation au regard d’autrui ; Beckett, la crise de l’attente ; Pirandello, la fragilité des identités et des rôles ; Camus, les contradictions morales de la vengeance et de la justice.</strong></p>
<p><strong>Sur le plan esthétique, la transparence du dispositif scénographique, le travail de la lumière, la composition sonore et le recours au vidéo-mapping ouvrent la possibilité d’une véritable dramaturgie visuelle et sensorielle. La cohérence de cette démarche dépend toutefois de sa capacité à réussir l’intégration effective de ces éléments au jeu des acteurs et à la progression dramatique.</strong></p>
<p><strong>L’un des enjeux majeurs de la création réside finalement dans sa capacité à transformer un incident ordinaire en interrogation universelle : que reste-t-il de l’individu lorsque les repères sociaux qui le définissent cessent de fonctionner ? Et que devient la vérité lorsque la rencontre avec autrui rend impossible la fuite devant ses propres responsabilités ?</strong></p>
<p><strong>En ce sens, l’ascenseur peut être lu comme une métaphore de la condition humaine contemporaine : une existence engagée dans un mouvement permanent, mais toujours susceptible de rencontrer un moment d’arrêt où les certitudes se défont et où la question du sens devient inévitable. La pièce ouvre ainsi un espace de réflexion sur la difficulté de se connaître, la responsabilité envers autrui et l’ambivalence du jugement moral. Sa force réside moins dans la résolution du mystère que dans la capacité du dispositif théâtral à faire de l’attente une épreuve de vérité et de la scène un lieu où l’être humain se trouve confronté à ce qu’il cherche habituellement à dissimuler.</strong></p>
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