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	<title>chroniqueur lecollimateur.ma &#8211; Le collimateur</title>
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	<description>Le goût de la vérité n&#039;empêche pas la prise de parti</description>
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		<title>Le pays où l&#8217;on peine à dire non</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Le collimateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 22 Aug 2026 14:00:50 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[Par : Allal KHEIREDDINE &#160; De l&#8217;« inchallah » comme dérobade à la nécessité de la limite : anatomie d&#8217;une inhibition handicapante. Il y a, dans la conversation marocaine, un mot qui ne se prononce jamais et qui pourtant occupe tout l&#8217;espace. Ce mot, c&#8217;est « non ». Nous l&#8217;avons remplacé par une liturgie : &#8230;]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par : Allal KHEIREDDINE</strong></p>
<p><strong><img decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-217102" src="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1.jpeg" alt="" width="780" height="470" srcset="https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1.jpeg 780w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1-300x181.jpeg 300w, https://lecollimateur.ma/wp-content/uploads/2026/08/kheira-780x470-1-768x463.jpeg 768w" sizes="(max-width: 780px) 100vw, 780px" /></strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>De l&rsquo;« inchallah » comme dérobade à la nécessité de la limite : anatomie d&rsquo;une inhibition handicapante.</strong></p>
<p><strong>Il y a, dans la conversation marocaine, un mot qui ne se prononce jamais et qui pourtant occupe tout l&rsquo;espace. Ce mot, c&rsquo;est « non ». Nous l&rsquo;avons remplacé par une liturgie : « inchallah », « nchoufou, » « safi koun hani » « khellini nkhemmem ». Une grammaire entière du report, une sorte de procrastination décisionnelle, a été inventée pour épargner à la langue une syllabe de deux lettres. Le résultat est connu de tous : des rendez-vous qui n&rsquo;ont pas lieu, des services promis qui n&rsquo;arrivent pas, des engagements qui se dissolvent dans une politesse impeccable. Nous ne mentons pas. Nous disons non dans une langue que personne n&rsquo;a le droit de traduire à voix haute.</strong></p>
<p><strong>Il faut cesser de traiter cela comme un travers pittoresque. C&rsquo;est un fait social total, au sens de Mauss (Le fait social total implique que tout ce qui est observé fait partie de l’observation mais aussi et surtout que l’observateur est lui-même une partie de son observation (il fait partie du système observé), et il a un prix.</strong></p>
<p><strong>I. La confiscation précoce</strong></p>
<p><strong>Tout commence par une scène ordinaire. Un enfant conteste. Il ne ment pas, il ne désobéit pas : il argumente. Et on lui répond, non pas qu&rsquo;il a tort, mais qu&rsquo;il « répond ». L&rsquo;insolence n&rsquo;est pas dans le contenu, elle est dans la posture. Le tort de l&rsquo;enfant n&rsquo;est pas de se tromper, c&rsquo;est d&rsquo;avoir une volonté distincte de celle qui l&rsquo;entoure.</strong></p>
<p><strong>L&rsquo;éducation ancestrale, et le mot n&rsquo;est pas une injure, elle a produit des solidarités que l&rsquo;Occident nous envie, repose sur une équation simple : « ta&rsquo;a » contre protection. Tu obéis, on te protège et on te couvre. Le refus n&rsquo;y est pas une option intellectuelle, c&rsquo;est une rupture de contrat. La « hchouma » fait le reste : elle intériorise le regard du groupe si profondément que le surveillant devient inutile. Bourdieu appelait cela la violence symbolique, cette domination si bien digérée que le dominé la reconnaît comme l&rsquo;ordre naturel du monde. Le corps marocain sait dire oui avant que la pensée n&rsquo;ait délibéré.</strong></p>
<p><strong>Ajoutons l&rsquo;école. Une école qui, pendant des décennies, a récompensé la restitution et puni la contradiction, où l&rsquo;élève brillant était celui qui rendait intacte la parole reçue. On ne forme pas des citoyens en corrigeant des copies conformes.</strong></p>
<p><strong>II. Ce que le refus signifie ici</strong></p>
<p><strong>L&rsquo;erreur serait d&rsquo;y voir de la lâcheté. C&rsquo;est un calcul, et un calcul lucide.</strong></p>
<p><strong>Dans une société d&rsquo;interconnaissance, une demande n&rsquo;est pas une transaction : c&rsquo;est un test du lien. Celui qui sollicite ne demande pas un service, il vérifie qu&rsquo;il compte. Refuser la chose, c&rsquo;est donc refuser la personne — non pas dans l&rsquo;intention de celui qui refuse, mais dans l&rsquo;oreille de celui qui reçoit. Le « non » y est entendu comme une phrase générale : tu n&rsquo;es rien pour moi. Voilà pourquoi il est si coûteux, et pourquoi l&rsquo;importation de l&rsquo;assertivité anglo-saxonne — « apprenez à dire non ! » — échoue ici : elle traduit mal.</strong></p>
<p><strong>Ajoutons la faiblesse de l&rsquo;impersonnel. Là où la règle est incertaine, où l&rsquo;administration se négocie et où le droit s&rsquo;obtient plus vite par un coup de fil que par un formulaire, la relation devient la seule assurance-vie. On ne refuse pas à celui dont on aura besoin. Le piston n&rsquo;est pas une corruption des mœurs : c&rsquo;est une rationalité de survie dans un système où l&rsquo;institution ne garantit pas. Et cette rationalité rend le « non » économiquement absurde.</strong></p>
<p><strong>Ibn Khaldoun avait vu la force de l&rsquo;asabiyya, cette cohésion qui fait les dynasties. Il en avait moins vu le revers : la même solidarité qui protège le groupe interdit à l&rsquo;individu de s&rsquo;en détacher, fût-ce d&rsquo;un pas.</strong></p>
<p><strong>III. La peur, mesurée</strong></p>
<p><strong>La psychologie sociale a chiffré ce que nous éprouvons confusément. Asch, en 1951, montre qu&rsquo;un tiers des sujets nient l&rsquo;évidence de leurs propres yeux plutôt que de contredire un groupe unanime, et il s&rsquo;agissait d&rsquo;inconnus, sans lien, sans enjeu. Que dire lorsque le groupe est la famille, et l&rsquo;enjeu, une vie entière ? Milgram a montré jusqu&rsquo;où mène la déférence à l&rsquo;autorité. Baumeister et Leary ont établi que le besoin d&rsquo;appartenance est un besoin fondamental, et les neurosciences sociales que l&rsquo;exclusion active les circuits de la douleur physique. L&rsquo;exclusion fait mal, littéralement.</strong></p>
<p><strong>Le « oui » est donc un anxiolytique. Il achète la paix immédiate et hypothèque l&rsquo;avenir. Mais le refus, chassé de la bouche, revient par le corps : retards, oublis, exécutions négligentes, silences. C&rsquo;est le grand paradoxe marocain — nous sommes réputés accueillants et jugés peu fiables, et c&rsquo;est la même cause. Le non qu&rsquo;on n&rsquo;a pas dit se venge en ne faisant pas.</strong></p>
<p><strong>Sartre nommait cela la mauvaise foi : la fuite devant sa propre liberté. Dire oui, c&rsquo;est déléguer aux autres la responsabilité de sa vie ; c&rsquo;est se choisir chose pour ne pas avoir à se choisir sujet. Kant, plus sévère, parlait de minorité — et rappelait qu&rsquo;elle est le plus souvent volontaire, par paresse et par lâcheté. Sortir de la minorité suppose un premier acte, un seul : opposer une limite.</strong></p>
<p><strong>Je dirais plus trivialement « لْمُوت فالجماعة نْزاهة », comme dit un proverbe marocain : mourir au sein de la jmaâ vaut mieux que s’en séparer. Derrière cette apparente célébration de la solidarité se lit aussi une logique sociale plus subtile : lorsque l’appartenance au groupe devient une valeur supérieure à l’affirmation de soi, dire non peut prendre l’allure d’une trahison, et l’individu apprend à consentir, parfois contre lui-même, pour ne pas rompre le lien avec la collectivité.</strong></p>
<p><strong>IV. Le prix collectif</strong></p>
<p><strong>Le plus grave n&rsquo;est pas intime, il est institutionnel.</strong></p>
<p><strong>Une réunion où nul ne contredit le plus ancien ne produit pas du consensus : elle produit de mauvaises décisions que personne n&rsquo;a osé examiner. Un conseil unanime est un conseil qui n&rsquo;a pas travaillé. Combien de projets publics, coûteux et morts- nés, ont franchi tous les échelons parce qu&rsquo;à chaque étage un homme compétent a préféré son confort à son objection ? Nous avons bâti une administration où l&rsquo;erreur circule sans résistance, protégée par la politesse, souvent calculée, de ceux qui savaient.</strong></p>
<p><strong>Et nos élites ne sont pas exemptées. Le milieu intellectuel marocain connaît par cœur cet exercice : le silence dans la salle, la critique dans le couloir. La signature accordée par courtoisie à un texte qu&rsquo;on désapprouve. Le compte rendu élogieux d&rsquo;un livre médiocre parce que l&rsquo;auteur est un ami. Nous réclamons de la société un courage que nous ne pratiquons pas dans nos propres cénacles. Et les commentaires hypocrites, courtois pour les euphémistes, qui pullulent dans les réseaux sociaux quémandant la bienveillance d’une personnalité ou d’un auteur…</strong></p>
<p><strong>Enfin, il y a la facture générationnelle. Une jeunesse à qui l&rsquo;on interdit le « non » domestique et le « non » institutionnel finit par le crier ailleurs, hors cadre, sans médiation. Le refus refoulé ne disparaît pas ; il change d&rsquo;adresse et de forme. Il vaudrait mieux qu&rsquo;il s&rsquo;exprime dans une salle de réunion que dans la rue ou sur une embarcation.</strong></p>
<p><strong>V. Sortir de l&rsquo;inhibition</strong></p>
<p><strong>Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;importer une brutalité. Il s&rsquo;agit de doter le refus d&rsquo;une langue qui lui manque.</strong></p>
<p><strong>« Séparer l&rsquo;acte de la personne. » Dire non à la demande en disant oui au lien. Non daté, motivé, accompagné d&rsquo;une contrepartie : « je ne peux pas ceci, je peux cela ». Le refus n&rsquo;est pas une porte fermée, c&rsquo;est une frontière tracée, et une frontière suppose deux territoires reconnus. </strong><strong>« Rompre le réflexe par le délai. » Le oui automatique se déclenche en une seconde. « Je te réponds demain » suffit à briser l&rsquo;automatisme et à réintroduire une délibération. C&rsquo;est une hygiène, pas une ruse.</strong></p>
<p><strong>« Renforcer l&rsquo;impersonnel. » C&rsquo;est le levier public décisif. Une procédure claire, opposable, dispense l&rsquo;individu d&rsquo;endosser le refus. Là où la règle dit non, l&rsquo;ami n&rsquo;a pas à le dire. Les institutions solides ne sont pas les ennemies de la fraternité : elles sont ce qui l&#8217;empêche d&rsquo;être ruinée par les services qu&rsquo;on n&rsquo;a pas pu refuser.</strong></p>
<p><strong>« Réhabiliter la contradiction à l&rsquo;école. » Faire de l&rsquo;objection argumentée un exercice noté, non une faute de caractère. Un enfant autorisé à dire « je ne suis pas d&rsquo;accord, et voici pourquoi » devient un adulte qui n&rsquo;a pas besoin de mentir pour se protéger.</strong></p>
<p><strong>« Accepter le coût. » On perdra des sympathies. C&rsquo;est le prix d&rsquo;exister comme sujet, et il est modique comparé à celui d&rsquo;une vie entière passée à honorer les projets des autres.</strong></p>
<p><strong>Camus faisait de l&rsquo;homme révolté celui qui dit non et remarquait aussitôt que ce non contient un oui : le refus trace une limite, et cette limite est ce que l&rsquo;on affirme de soi. Il n&rsquo;y a pas de sujet sans bordure ; il n&rsquo;y a qu&rsquo;une surface d&rsquo;assentiment.</strong></p>
<p><strong>Le jour où nous saurons dire non sans trembler, nos oui vaudront enfin quelque chose. C&rsquo;est peut-être là, très exactement, que commence la modernité que nous disons vouloir.</strong></p>
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